Une nouvelle nouvelle!

Parce que derrière chaque grand homme se cache… une équipe! Dominix ne pourrait pas accomplir la moitié de ses exploits sans son entourage.

Comme écrivaine, j’ai utilisé les nouvelles au départ comme des exercices d’écriture pour développer les personnages secondaires de la série. Finalement, ça a éventuellement servi à combler les trous laissés par la trame du temps des tomes principaux. Et j’ai voulu en faire profiter les lecteurs.

Mais comme il peut être fastidieux d’acheter toutes ces nouvelles à l’unité, j’ai décidé de les regrouper en un seul recueil. Voici donc l’anthologie qui regroupe les nouvelles déjà parues et ma toute dernière: Désillusion.

La sortie de l’anthologie est prévue le 3 décembre, ce qui marque l’anniversaire d’un an de Gemellus! Je trouvais que le moment était bien choisi pour boucler la boucle.

Voici un petit extrait de la toute dernière nouvelle qui nous raconte les mésaventures de Fergus entre les événements du tome 2 et du tome 3. Bonne lecture!


Désillusion

Le visage du gars devant moi pâlit de plusieurs tons. Il redéposa son transmetteur et fixa son écran sans bouger. Je me raclai la gorge pour attirer son attention. Ma mission avait été complétée et je voulais être payé. Il cligna des yeux et se tourna vers moi. 

– Une collision avec un gargantua. 

Je retins un soupir et décidai de prendre mon mal en patience. 

– Qui? 

– Le jeune qui devait transporter des troupes. C’est une mission de sauvetage urgente. 

Le commis se massa les tempes. 

– Je n’ai personne d’autre. On manque d’effectifs. C’est le troisième accident mortel cette semaine. 

Je fronçai les sourcils et posai un coude sur le comptoir. Ce n’était bon pour personne si les mercenaires et les transporteurs ne terminaient pas leurs contrats. Notre domaine était dangereux à la base, mais nous n’étions pas en guerre. Quoique c’était peut-être une question de temps, vu les incursions en provenance du Bras du Sagittaire. Le commis tourna son écran vers moi et me pointa la dernière colonne de son tableau. 

– Les cotes générales sont en baisse. Il y a de plus en plus de contrats abandonnés. J’ai un taux record d’équipages hors service ou manquants à l’appel. 

Je me frottai la mâchoire pour diffuser la tension dans ma vieille cicatrice. Mav allait sûrement me faire regretter ce que j’étais sur le point de faire. 

– Donne-moi les détails de la mission de sauvetage. 

Le commis haussa les sourcils. 

– Ce n’est pas ton genre de mission habituel. 

Je lui fis signe de poursuivre quand même. Il tapota son écran et mon transmetteur tinta pour indiquer que j’avais reçu un message. J’ouvris la fiche et parcourus l’information. Mav ne serait pas contente du tout. Je pressai le bouton pour accepter la mission. 

– Envoie-les à mon dock dans une heure. Je dois terminer mon ravitaillement. 

– Je vais t’en devoir une, Fergus. 

Bilan – 1 an comme corsaire littéraire

Il y a un an, je hissais le pavillon noir, je faisais fi des règles d’engagement traditionnelles et je partais à la conquête des mers! Ok, ok, j’arrête avec la métaphore maritime. J’ai le mal de mer, de toute façon. 

Ça fait déjà un an que la nouvelle “Sous pression” est parue. Cette courte nouvelle lançait la série Dominix Kemp et a été achetée en grand nombre par les amis et la famille. Je les remercie d’ailleurs de cet accueil enthousiaste. Ça m’a donné le courage de poursuivre. 

C’était le début d’une belle aventure et j’y ai consacré plus d’une soirée tardive et quelques matinées commencées avant le soleil (gracieuseté de mon petit dernier). C’était parfois épuisant de jongler le travail, la vie de famille et les multiples chapeaux de l’auteur indépendant. Heureusement, plus j’avance et plus mon processus se raffine. Certaines tâches se font plus rapidement ou j’ai appris à leur réserver le temps nécessaire. 

Je me suis lancée en partant du principe que ma première trilogie en serait une d’essais et d’apprentissages. Et j’ai effectivement beaucoup appris! Comme mon lectorat était modeste au départ, j’ai pu faire ces erreurs sans trop les étaler. Ouf! Personne n’a vu le moment où j’ai dû crier “Un homme à la mer!” (Ah non désolé, on avait dit qu’on arrêtait les métaphores douteuses…) 

J’ai appris qu’on ne lance pas un titre en même temps que des élections. On ne lance pas un titre en janvier, quand tout le monde éponge les factures du temps des fêtes. La sauvegarde automatique est la meilleure amie de l’auteur indépendant. La to-do liste aussi, mais elle est parfois interminable. On ne prépare pas une promotion juste après un lancement… et on n’hésite pas à reprogrammer quand ça nous sort par les oreilles. Un plan, c’est fait pour être flexible! 

J’ai eu la chance de faire de belles rencontres, des collègues écrivains et des auteurs indépendants qui partagent mes ambitions et mes défis. Des gens qui donnent au suivant et qui n’hésitent pas à partager leur expérience, leurs succès et leurs échecs. J’ai pris beaucoup de notes et je fais de mon mieux pour évaluer mon parcours avec un regard critique.  

J’ai aussi échangé avec des lecteurs passionnés, qui donnent leur opinion en toute honnêteté et qui sont prêts à passer quelques heures avec mes personnages. Leurs critiques sont assurément la plus belle récompense qu’y soit. Ne vous m’éprenez pas, le versement des royautés l’est aussi, mais une critique élogieuse chasse les doutes et les angoisses bien plus efficacement. 

Toutes ces expériences et ces connaissances ont été mises à profit et le lancement de ma nouvelle série de fantasy urbaine a pu en bénéficier. Cette série a dépassé mes attentes et je suis impatiente de voir ce que l’avenir me réserve. Quoique j’ai déjà une petite idée! Ceux qui me connaissent ne seront pas surpris d’apprendre que mon plan est fait. Mon futur, et celui des lecteurs qui m’accompagneront, sera rempli de créatures incroyables et de décors à couper le souffle. 

Et parce que je suis une nerd assumée, voici l’année en chiffre: 

  • 2 univers 
  • 4 romans 
  • 6 nouvelles 
  • 20 articles de blog 
  • 40 abonnés Instagram 
  • 115 abonnées à l’infolettre 
  • 130 abonnées Facebook 
  • 425 copies vendues 
  • 1 070 pages publiées au format papier 
  • 164 000 mots écrits, révisés, corrigés et édités 
  • 297 000 mots publiés 

Scène coupée – La Proie du Windigo

C’est bien connu, même si certaines scènes sont écrites avec passion, elles doivent parfois être retirées du texte final.  

Ce prologue était vraiment fort avec son côté sombre et intense. Les émotions étaient au rendez-vous et la scène donnait le ton pour le reste de l’histoire. Malheureusement, un prologue, c’est aussi une promesse. Une promesse faite par l’auteur au lecteur. Et dans ce prologue, la promesse n’y était pas. Ou en définitive, pas la bonne promesse.

J’ai donc dû mettre la scène de côté et en écrire une nouvelle. Par contre, je ne pouvais pas laisser cette scène dans l’obscurité du tiroir des “Deleted scenes”. C’est pourquoi je vous l’offre aujourd’hui, pour vous remercier de suivre les aventures de Karl et Ellie. Et m’excuser de vous faire patienter jusqu’à la sortie du tome 2! 


Lac Carheil, 15 ans plus tôt 

Bridget fut la première à apercevoir l’enfant. C’était une fillette frêle au regard perçant. La couleur de ses cheveux était indéfinissable sous la saleté. Probablement pâle. Ses vêtements étaient en piteux état, déchirés et aussi sales que le reste. La petite était assise au sol et ses bras encerclaient ses genoux. Plusieurs branches de conifères avaient été entassées entre une souche et un bosquet d’arbres. L’abri de fortune était loin d’être parfait, mais il avait l’avantage de bien camoufler l’enfant. C’était probablement ce qui lui avait sauvé la vie. 

Bridget jeta un coup d’œil aux alentours pour s’assurer que personne d’autre ne l’avait rejointe. La fillette la fixait toujours du regard. Elle s’accroupit et sourit d’un air rassurant. De cette position, elle remarqua l’adulte qui était étendu derrière l’enfant. Elle espérait de tout cœur que ce n’était pas un cadavre. Pauvre petite. 

– Ils sont tous morts. 

Elle se tourna pour voir Christian arriver derrière elle. Elle leva la main pour lui faire signe de s’arrêter. Aussitôt, elle reporta son regard vers la petite fille. Elle n’avait pas bougé. Bridget relâcha son souffle délicatement. La forêt était sombre et son mari avait parlé à voix basse. Avec un peu de chance, la fillette ne s’était pas aperçue qu’ils étaient plusieurs. 

– Va me chercher une bouteille d’eau et une couverture, s’il-te-plaît. 

Elle n’attendit pas sa réponse et commença à avancer vers l’enfant, toujours accroupie. La fillette suivit sa progression du regard. Mis à part quelques clignements de yeux, elle resta immobile. 

– Bonjour, je m’appelle Bridget. Je suis venue t’aider. 

La fillette baissa les yeux vers l’homme étendu à ses côtés. Le geste mit en relief l’ossature de l’enfant. Elle était probablement déshydratée et sous-alimentée. 

– Comment t’appelles-tu? 

Le regard de l’enfant revint vers elle. Le cœur de Bridget se serra. Elle avait elle-même un fils à peine plus âgé. Pour rien au monde, elle n’aurait voulu lui faire subir ce genre d’épreuves. 

– As-tu froid? Je pourrais te prêter une couverture, si tu veux. 

La petite acquiesça. Bridget sourit à cette première réaction. Des bruits de pas signalèrent le retour de Christian. Elle se tourna et lui fit signe d’approcher doucement. Son mari la regardait avec un air interrogateur. Elle lui pointa l’enfant. Christian ouvrit de grands yeux. Il dévissa le couvercle de la bouteille et la lui tendit. Bridget l’offrit à l’enfant. 

– Juste une gorgée pour commencer. 

Docile, la petite écouta la consigne et déposa la bouteille après avoir bu. Bridget pointa l’homme étendu au sol. 

– Qui est avec toi? 

L’enfant mit une main sur son compagnon et le secoua doucement. Ce dernier se mit à tousser de façon incontrôlable et roula sur le côté. Il était dans le même état que l’enfant. La fillette tendit la bouteille à son compagnon. L’homme releva les yeux, surpris. Puis son regard se posa sur Bridget et Christian. Il se redressa et prit la fillette dans ses bras. 

– C’est terminé. Le cauchemar est fini, dit-il. 

Et il éclata en sanglots. 

Un extrait de La Proie du Windigo

La Proie du Windigo est le tome 1 d’une série mélangeant fantasy urbaine et folklore québécois. Suivez Ellie, une jeune étudiante universitaire, alors qu’elle se retrouve mêlée à des rivalités entre les séparatistes et les loyalistes surnaturels. Comment obtiendra-t-elle sa propre indépendance tout en aidant sa famille adoptive à obtenir la sienne?

Voici un extrait, alors que Ellie et Bastien, son frère adoptif, sont sur le stationnement du campus universitaire. Ils essaient de comprendre pourquoi la voiture d’Ellie n’a pas démarré la veille. Bonne lecture!

Extrait 

Je donnai un coup de pied dans le pneu de ma voiture. Bastien m’avait sorti du lit avant le lever du soleil. J’avais un seul café de bu. Et juste pour me pourrir l’existence, ma voiture avait démarré du premier coup.  

Assis derrière le volant, Bastien me jeta un regard amusé. J’entendis la clenche du capot se relâcher. Sourcils froncés, je l’ouvris et mis la baguette. Il me rejoignit et se pencha au-dessus du moteur. Dans la fraîcheur du matin, il dégageait autant de chaleur qu’une petite fournaise. Le soleil finirait par remonter la température, mais d’ici là, ma veste était trop légère. Je coinçai mes mains sous mes bras pour ne pas me blottir contre lui. Il vérifia quelques pièces avant de tâtonner la batterie, la seule partie que j’étais capable d’identifier. Puis il pointa une autre partie d’où sortaient des tuyaux. 

– As-tu touché à tes bougies d’allumage? 

– Non, pourquoi j’aurais fait ça? 

Il fronça les sourcils. 

– Les tuyaux sont propres, comme si quelqu’un les avait manipulés. 

Je frissonnai avec un mauvais pressentiment. L’arrivée de Karl m’avait empêchée de vérifier l’état de ma batterie la veille. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence. Dans tous les cas, Bastien n’avait pas de temps à perdre avec mes théories de complot. Il fallait qu’il se concentre sur la protection de la jeune mage. Je retirai la baguette et lâchai le capot. Il recula juste à temps pour éviter d’être guillotiné.  

– Je vais prendre un rendez-vous au garage pour faire vérifier tout ça, dis-je. 

– Ellie, je n’aime pas ça. Tu es peut-être en danger. Avec tous les surnaturels en ville, ce n’est pas le temps de prendre ce genre d’incident à la légère. 

Ses pensées avaient pris la même direction que les miennes. Je ne savais pas si je devais être soulagée ou inquiète. Je secouai la tête. 

– Si c’est un coup monté, c’est probablement quelqu’un qui veut t’empêcher de te rendre à ton affectation. Tu ferais mieux d’appeler le duc Nikolaj pour t’assurer que sa fille est en sécurité. 

Bastien pinça les lèvres et croisa les bras. 

– Je ne peux pas appeler directement. Je suis censé me faire passer pour le palefrenier qui travaille à l’écurie d’à côté. 

Je souris à cette idée.  

– C’est digne d’un film. C’est sûr qu’elle va avoir le béguin pour toi. 

Il eut un soupir excédé.  

– L’important, c’est qu’elle arrête de faire faux bond à son équipe de sécurité. Au rythme où vont les choses, elle va faire mourir son père avant qu’on n’arrive à signer le traité. 

– Demande à Bryan d’appeler.  

Il acquiesça et son regard survola le stationnement. L’endroit était vide à l’exception d’un agent de sécurité qui nous surveillait depuis sa voiture de service. La zone avait été fermée la veille en prévision de l’avant-match. Avec un regard sévère, l’agent nous avait avertis que nous devions libérer l’endroit rapidement. J’avais échappé de quelques minutes à un remorquage à mes frais. 

– Je n’aime pas l’idée de te laisser seule. 

Je retins un roulement d’yeux. Les Faoladh avaient la fâcheuse habitude de considérer mon humanité comme une faiblesse. Mais c’était à force de passer du temps avec eux que j’étais exposée au danger. Cette pensée me trottait dans la tête depuis plusieurs semaines, depuis le début des préparatifs pour la table des discussions. Je servis un sourire confiant à Bastien. 

– Je te promets d’être prudente et de ne pas causer d’ennuis. J’appellerai Bridget en cas de doute. 

Il acquiesça et me serra dans ses bras. Je le remerciai de m’avoir reconduit jusqu’à ma voiture et lui souhaitai bonne chance pour les jours à venir. Il me répondit d’une grimace amusée avant de sauter dans sa voiture et de quitter le stationnement. Je le suivis dans ma Golf sous le regard sévère de l’agent de sécurité et contournai l’équipe qui s’affairait à monter un énorme chapiteau pour me rendre au pavillon voisin. 

– C’est là que tu te caches, s’exclama Geneviève quelques heures plus tard. 

Je relevai la tête de mon cahier à dessin et clignai des yeux. Geneviève pencha la tête pour observer ma feuille. Elle inclina la tête et vint se placer derrière mon épaule pour avoir une meilleure vue.  

Après avoir quitté le stationnement, je m’étais trouvé un fauteuil dans le hall du premier étage du pavillon Charles-De Koninck. La lumière y entrait à pleine fenêtre et la vue donnait sur le toit vert de l’atrium. Une canne et ses petits étaient visibles entre les longues tiges des graminées. Je déposai mon crayon et étirai mes mains devant moi. 

– C’est… intéressant, dit Geneviève. 

Je relevai le nez et arquai un sourcil moqueur. Elle haussa les épaules avec un sourire d’excuse. Ce n’était pas un secret qu’elle ne comprenait pas mes dessins. Son regard fit le tour du hall. 

– C’est une trop belle journée pour dessiner des trucs menaçants. 

Je me penchai sur mon cahier. La forêt s’étendait sur toute la page, les troncs des arbres décharnés s’alignaient tels des gardiens silencieux. Dans l’obscurité, on devinait une forme monstrueuse. Je n’avais pas pu me résoudre à lui donner une forme plus précise. L’inspiration viendrait peut-être plus tard. Je refermai le cahier avec douceur pour préserver les pages et le rangeai dans mon sac. 

Geneviève me fit signe et je la suivis dehors. Une brise fraîche me souleva les cheveux. Je tournai mon visage vers le soleil et fermai les yeux pour en apprécier la chaleur. Geneviève cria mon nom et je pressai le pas pour la rejoindre.  

Le campus s’était animé depuis mon arrivée. J’inspirai les odeurs de cuisson et de BBQ tandis que nous zigzaguions entre les groupes de partisans. Le cercueil rouge et or avec l’effigie des Carabins me fit sourire. La journée s’annonçait superbe et les partisans étaient d’humeur festive. Geneviève s’arrêta finalement devant un abri-soleil rouge. Il y trônait un énorme fumoir noir mât. Un groupe d’étudiants était regroupé autour de la tente, tous avec une bière à la main. 

– C’est Fred qui cuisine. Il nous prépare du porc effiloché. 

Sur la dizaine de personnes présentes, j’en connaissais quatre. Geneviève me présenta les autres, mais je ne parvins pas à retenir leurs noms. Je pris la bière qu’on m’offrait et écoutai la conversation d’une oreille.  

J’agitai la main lorsque je vis les filles de la loterie moitié-moitié passer avec leurs dossards rouges. Je m’avançai pour les payer plus facilement. Elles prirent mes coordonnées avec un sourire et me souhaitèrent bonne chance.  

Alors que j’empochais mes billets, j’entendis quelqu’un crier mon nom. Je me tournai juste à temps pour recevoir un ballon de football dans le ventre. Je refermai les bras par réflexe et reculai d’un pas pour amortir l’impact. Mon dos percuta une masse solide. Je me tournai, une excuse au bord des lèvres, et me retrouvai face à Karl.  

Ses lunettes fumées miroir me renvoyèrent mon expression surprise. Le coin de sa bouche se releva en une ébauche de sourire. Mon cœur manqua un battement et mes pensées s’éparpillèrent au vent. 

– Renvoie la balle, cria un des garçons derrière moi. 

Devant mon manque de réaction, Karl me la prit des mains et la leur envoya d’un geste fluide. La balle effectua un arc gracieux avant d’atterrir exactement dans les mains de celui qui m’avait interpellé. Je reportai mon attention sur Karl. Son sourire était parfaitement désarmant. Il enleva ses lunettes et les accrocha dans son col. Il portait un chandail à manches courtes vert forêt qui faisait ressortir le bleu de ses yeux. 

– Salut Ellie. As-tu réussi à trouver le problème de ta voiture? 

Je m’éclaircis la gorge, bien décidée à avoir l’air d’une universitaire articulée plutôt que d’une adolescente avec un béguin. 

– Non. Mais elle a démarré sans problème ce matin.  

Je souris devant son air surpris. 

– Ma réputation de fille débrouillarde vient d’en prendre un coup. 

Il fronça les sourcils avec sérieux. 

– Je suis prêt à témoigner en ta faveur, si ça peut t’aider. 

Je secouai la tête en riant. Mon regard se porta derrière lui. 

– Es-tu venu seul aujourd’hui? dis-je. 

Je me donnai un coup de pied mental. La question manquait carrément de subtilité. Heureusement, son attention s’était portée sur la foule plus loin. 

– Non, j’étais avec des amis. Ils sont à la scène Budweiser. Il y a un groupe de musique. Mais il y a trop de monde, alors j’ai décidé de faire le tour du stationnement. 

Son regard revint sur moi et je frissonnai devant tant d’intensité. 

– Veux-tu m’accompagner? 

Geneviève arriva à mes côtés, juste comme j’ouvrais la bouche pour répondre. 

– Il me semble qu’on se connaît, lui dit-elle. 

Karl lui tendit une main et se présenta. Geneviève pinça les lèvres et fit semblant de réfléchir. Elle agita un doigt vers lui. 

– Je suis presque sûr qu’on s’est déjà croisé dans les corridors. 

Elle m’envoya un coup de coude. 

– On a un cours dans un local juste à côté du sien. 

Le regard de Karl alterna entre nous. Je haussai les épaules avec un air innocent. 

– C’est possible, dis-je. 

– Je ne savais pas que vous vous connaissiez, continua-t-elle. 

J’inspirai pour garder mon calme. Elle allait me le payer. Karl vint à mon secours. 

– On s’est croisé hier et on a discuté. 

– Et vous êtes ici tous les deux aujourd’hui. Quelle coïncidence. Veux-tu rester prendre une bière? 

Karl me sourit. 

– Peut-être plus tard. J’ai proposé à Ellie de faire le tour des kiosques. 

– Bonne idée. À tantôt! 

Elle salua Karl avec sa bière d’une main et me fit signe d’y aller de l’autre. Tournant le dos à Karl, j’ouvris de grands yeux en guise de remontrance. Sa subtilité avait besoin de travail. Elle se contenta de me faire un sourire satisfait. C’était sans espoir. Je fis face à Karl et tendis une main vers l’allée. 

– Allons-y. 

Son sourire déclencha un envol de papillons dans mon ventre. Je le suivis entre les allées de kiosques. Son épaule frôla la mienne à quelques reprises alors que nous contournions d’autres marcheurs. Il dégageait autant de chaleur qu’un Faoladh.  

Entre la brise fraîche et lui, la chair de poule recouvrait mes bras. Je m’efforçai de n’y voir rien de plus qu’un accident fortuit. Jusqu’à ce qu’il mette carrément ses mains sur ma taille pour contourner un groupe qui jouait à lancer la rondelle. Un frisson d’anticipation me remonta la colonne. 

Mon cellulaire vibra dans ma poche et me ramena au présent. Je le sortis et vis un message texte de Bryan. 

« T’es où? » 

Mes mâchoires se crispèrent et je retins un soupir d’exaspération. Karl haussa les sourcils, visiblement intrigué par mon changement d’attitude. 

– Désolé, marmonnai-je. 

Je me dépêchai de taper une réponse banale. Si je répondais d’une seule lettre, il enverrait quelqu’un. Pendant ma jeunesse, ces vérifications aléatoires m’avaient semblé normales. Jusqu’à ce que je réalise que les parents de mes amis ne le faisaient pas. Et que j’étais la seule personne dans la meute à devoir les subir. Christian avait instauré cette procédure pour ma sécurité, mais j’avais souvent l’impression que c’était une sorte de rappel. Au cas où j’aurais oublié que je n’étais pas libre de mes mouvements.  

Je remis mon cellulaire dans ma poche et offris un sourire forcé à Karl. Il me pointa un groupe qui avait poussé l’audace jusqu’à apporter un vieux sofa. Je laissai mes frustrations derrière moi et lui montrai un grill en forme de ballon de football. Au kiosque d’une chaîne de restauration, il nous prit deux smoothies.  

– Alors, que fait une étudiante en anthropologie dans ses temps libres? 

Je haussai les épaules. 

– Rien de bien spécial. Geneviève m’oblige à faire des cours de kickboxing. Le reste du temps, c’est les études. Comme mes parents paient mes frais de scolarité, j’ai intérêt à réussir mes cours. 

Il acquiesça. 

– Tu pourrais travailler au centre de soutien aux étudiants. 

Je secouai la tête. 

– Je fais partie de la catégorie d’étudiants qui demandent de l’aide plutôt qu’à ceux qui l’offrent. Et toi, que fais-tu dans tes temps libres? 

– Je donne un coup de main pour les cours d’escalade pour les jeunes au PEPS. Ça occupe la plupart de mes samedis. 

Je haussai un sourcil. 

– Karl, athlète et philanthrope. 

Il m’offrit un sourire dérisoire. 

– Si quelqu’un te pose la question, dis-lui que je le fais seulement pour avoir un rabais sur mon abonnement à la salle de sport. 

J’éclatai de rire. Comme membre du Rouge et Or, il n’avait pas d’abonnement à payer. Il haussa les épaules et mit les mains dans ses poches. 

– Je trouve que c’est important pour les jeunes. À leur âge, le sport m’a évité de m’attirer bien des problèmes. 

J’acquiesçai au souvenir de Bridget qui m’annonçait qu’elle m’avait inscrite à toutes les activités parascolaires inimaginables. C’était à la suite d’une série d’excursions non approuvées dans la forêt. Mes tuteurs avaient parlé de fugue, alors que je trouvais le mot randonnée plus approprié.  

Avec du recul, le comportement avait été autodestructeur. J’essayais inconsciemment de me mettre en danger en partant seule et loin. Les activités m’avaient permis de me changer les idées, puis de prendre goût au sport d’équipe et à la discipline requise par l’entraînement. 

Notre circuit nous ramena finalement à la tente de notre groupe. À notre arrivée, le cercle s’agrandit pour nous inclure. Karl se présenta à ses plus proches voisins avec une poignée de main. Je l’observai, silencieuse. Sa façon de prendre en charge ses interactions avec les autres me rappelait Christian. Il n’y avait aucun doute dans mon esprit à savoir que Karl était du genre à savoir ce qu’il voulait et être prêt à tout faire pour l’obtenir. 

Fred lui tendit une bière et s’ensuivit une discussion sur le football et la partie à venir. Les garçons débattaient au sujet d’une stratégie et je peinais à suivre, mes connaissances du football beaucoup trop génériques pour ce degré de détails. Thomas secouait la tête d’un air buté et Fred agita une main, exaspéré. 

– Je vais te faire un dessin. Est-ce que quelqu’un a un bout de papier? 

Geneviève me pointa du menton. 

– Ellie en a sûrement. 

Karl tendit la main et je lui donnai ma bière. J’ouvris mon sac tandis que Thomas continuait d’argumenter. Je tirai sur mon cartable et mon cahier à dessin suivi. Je le mis de côté, préférant leur donner une feuille lignée, plutôt qu’une des pages du cahier. Fred attrapa le crayon que je lui tendais avec un remerciement distrait.  

Geneviève et les autres se penchèrent au-dessus de la table pour regarder le tracé de Fred. Karl pointa mon cahier à dessin. 

– Est-ce que je peux? 

J’eus une seconde d’hésitation, avant de le lui tendre. Ce n’était pas une question de fausse modestie ou parce que je voulais garder mes dessins secrets. Mais j’avais souvent eu des réactions négatives. J’étais bien au fait que mes dessins ne plaisaient pas à tous. 

Karl tourna la première page et haussa les sourcils de surprise. Je repris ma bière qu’il avait déposée sur la table à ses côtés. Je bus une gorgée pour éviter de lui arracher mon carnet des mains. Il s’attarda sur chaque dessin avant de passer au suivant.  

Il hocha la tête d’un air appréciateur devant un de ceux que j’avais faits la semaine passée. Une femme était agenouillée nue, les mains sur la poitrine parcheminée comme de la glaise au soleil. Son dos était pulvérisé depuis l’intérieur et les fragments se transformaient en oiseaux dont l’envol s’étendait jusqu’au coin supérieur de la page. Karl cligna des yeux à plusieurs reprises. 

– C’est… 

– Étrange? Perturbant? 

Il secoua la tête, les yeux toujours rivés sur mon dessin. 

– Intense. C’est tellement vrai, je peux sentir la douleur. 

Je haussai les sourcils. C’était bien la première fois que quelqu’un mettait le doigt précisément sur l’émotion que j’avais essayé de communiquer. Il tourna la page et s’arrêta sur le dessin de la veille. Il hocha la tête silencieusement.  

J’aurais voulu savoir ce qu’il en pensait, mais j’avais la gorge si serrée, j’étais incapable de parler. Il arriva finalement sur le dessin de ce matin et inspira profondément, comme pris au dépourvu. Son regard trouva le mien. J’étais incapable d’y déchiffrer ce qu’il ressentait, mais il avait l’air troublé. Je tendis la main vers mon cahier. Il le referma avec attention et me le remit sans rien dire. 

Geneviève s’approcha, brisant la tension. Elle me remit mon billet, puis en tendit un à Karl. 

– On a eu une annulation. C’est celui à côté d’Ellie. Ça serait dommage de le gaspiller. 

Karl haussa un sourcil et prit le billet. 

– C’est une offre difficile à refuser. 

J’ouvris la glacière et me pris une autre bière. J’allais en avoir besoin. 

Cochez oui, cochez non

Comme vous le savez peut-être, je m’embarque dans une nouvelle aventure. Je change de genre littéraire et j’échange les vaisseaux spatiaux pour les créatures surnaturelles. C’est un projet sur lequel je travaille depuis déjà 4 ans. En fait, au moment où j’ai terminé la première version de Gemellus, j’ai entamé ce projet. Ça fait donc un moment qu’il mijote sur le rond d’en arrière! 

Chaque projet prend sa source dans une simple idée ou un concept saugrenu. Le point de départ de la série Windigo m’a un peu pris par surprise, mais au final, l’idée était trop tentante pour la laisser filer: 

Et si les créatures surnaturelles étaient séparatistes elles aussi? Tout comme une partie des Québécois?  

Ceux qui me connaissent bien vont se demander où j’ai été pêcher ça. Je n’ai jamais été enflammée par la cause de l’indépendance du Québec. J’ai grandi dans un environnement majoritairement fédéraliste avec un discours du genre “Un Québec fort dans un Canada uni”. La politique était un sujet récurrent dans les réunions de famille, mais avec une bonne dose de censure pour éviter les débordements. Je suis donc toujours restée ambivalente sur le sujet. 

Il y a quelques années, dans le cadre de mon travail, j’assurais l’accueil pour un séminaire sur la constitution et le fédéralisme. Je n’avais aucune opinion sur le sujet, mis à part d’assurer le meilleur service possible! Le premier participant à se présenter a été Me Guy Bertrand. Je ne le connaissais pas, mais à ce moment, j’avais encore l’âge de passer pour une étudiante, alors je suis sûr qu’il m’a pardonné mon ignorance.  

Comme j’étais une des seules personnes sur place, nous avons eu quelques minutes pour discuter. Il a fièrement sorti son plus récent livre et m’a expliqué sa position sur la faisabilité de l’indépendance du Québec. Je l’ai écouté attentivement, plus par respect que par réel intérêt, mais il reste que sa passion était contagieuse. Il s’est d’ailleurs empressé de m’ajouter comme amie Facebook, car il entreprenait une campagne de sensibilisation sur les réseaux sociaux. J’étais charmée et conquise (sans mauvais jeu de mot).  

Dans la journée, je me suis mise à réfléchir. J’étais déjà en train de mijoter une idée pour une histoire de fantasy urbaine, mais il me manquait le fil conducteur. La question m’est tombée dessus comme une tonne de brique. Et si les surnaturels étaient séparatistes? Que se passerait-il? Que revendiqueraient-ils? Comment obtiendraient-ils leur indépendance? Il fallait absolument que je trouve des réponses à ces questions. 

C’est ainsi que j’ai tricoté la trame de fonds des événements du livre “La proie du Windigo”:  

Ellie, jeune étudiante universitaire, se trouve mêlée à des rivalités entre les séparatistes et les loyalistes surnaturels, alors que l’enjeu pour elle est plutôt d’obtenir sa propre indépendance. 

Le livre sera disponible le 24 septembre. D’ici là, vous pouvez lire une courte nouvelle dans le même univers en vous abonnant à mon infolettre: 

Retour de lecture : Aurora Squad

Alors que c’était le grand jour pour Dominus, le tome 3 de la série Dominix Kemp, je célébrais, un verre de vin d’une main et mon Kindle de l’autre. J’ai terminé la lecture d’Aurora Squad avec beaucoup d’intérêt. C’est un space opéra jeune adulte de Amie Kaufman et Jay Kristoff, traduit de l’américain.

On suit une escouade de légionnaires de l’espace et chaque chapitre est d’un point de vue différent. D’ordinaire, je n’aime pas avoir plus de deux points de vue (raison pour laquelle j’ai arrêté Games of Thrones après le tome 1…🤷‍♀️) Mais dans ce cas-ci, les auteurs ont joué avec ces changements de main de maître. Il m’est arrivé de ne pas me rappeler qui était le narrateur dans certains passages et j’ai dû faire un peu de gymnastique mentale, mais rien de bien terrible. C’est peut-être lié au fait que le roman a été écrit à quatre mains et que certains passages sont plus dans l’action que dans le monologue interne du personnage.

Les premiers chapitres jouent aussi sur la trame de temps, en passant du présent au passé, et c’est très bien exécuté; c’est principalement ce qui m’a poussé à poursuivre ma lecture. Chaque personnage est distinctif et bien développé. Ce qui les sépare au début sera ce qui les unira à la fin et c’est vraiment passionnant de suivre cette évolution.

Côté romance, c’est léger puisque c’est du jeune adulte (YA). Mais les intérêts romantiques se sont rapidement révélés être différents de ceux auxquels je m’attendais, ce qui a été une agréable surprise, et finalement beaucoup plus intéressant!

À l’occasion, entre les chapitres, on nous présente des captures d’écran de la tablette intelligente (qui a d’ailleurs autant de personnalité que les autres membres de l’équipe 😉). On en apprend plus sur l’univers, mais j’ai trouvé que ça faisait jeunot et que ça détournait l’attention de l’histoire. Je les ai tous lu, mais on peut passer par-dessus sans trop de problème.

Ce serait une histoire parfaite pour le grand écran. Ceux qui ont aimé la Stratégie d’Ender (j’ai seulement vu le film) vont assurément aimer ce roman, car il y a ce petit quelque chose dans le déroulement de l’intrigue qui me l’a rappelé. La fin du roman est un gros « à suivre », sans nécessairement être un cliffhanger insoutenable.

Au final, je donne 4 étoiles à Aurora Squad. Le tome 2 ira dans ma PAL, mais pas nécessairement en priorité.

Consultez la fiche sur Babelio pour plus de détails.

Un extrait de Dominus

Le troisième et dernier tome de la série Dominix Kemp, Dominus, sort le 16 juillet 2020! Dom n’est pas très doué pour les plans, et de toute façon, il n’arrive jamais à les suivre. Mais cette fois, il ne peut pas se permettre d’échouer…

Chapitre 1 

Mon transmetteur vibra dans ma poche. Je le sortis et vis plusieurs appels manqués. C’était sûrement ma sœur qui me cherchait. Je relevai les yeux vers mon client.  

– Est-ce que vous voulez procéder aux tests? demandai-je. 

C’était un de ces maniaques qui exigeaient de tester la marchandise avant de me payer. Comme si je m’amusais à saboter ma cargaison et à la secouer dans tous les sens pendant le trajet. Erwan s’avança. Comme c’était le seul ingénieur de mon équipage, il était venu avec moi expressément dans ce but. Le client agita une main désinvolte. Il se tourna et ouvrit la porte d’une petite console. J’échangeai un regard avec Erwan. Il haussa les épaules, résigné.  

Sa patience m’avait toujours impressionné. C’était assurément une bonne chose considérant qu’il était en couple avec ma sœur. Nova aurait exaspéré un saint. Quelque part dans son arbre généalogique, un ancêtre asiatique lui avait légué un nez plat, des pommettes larges et des yeux en amandes. Il était d’ordinaire très expressif, mais il avait développé son air impassible au fil de nos missions. J’étais bien content de l’avoir en renfort. Il était un peu plus petit que moi, et beaucoup moins costaud. Il passait plus facilement inaperçu et les clients avaient tendance à le sous-estimer.  

Un tintement de verre attira mon attention. Le client avait sorti une bouteille de liquide ambré. Je plissai les yeux et reconnus un whisky à la mode dans l’Union des planètes fédérées. En partant du principe qu’il n’existait pas de mauvais whisky, ça ferait l’affaire, mais il n’était pas aussi bon que ceux fabriqués sur Terre, ma planète natale. 

J’acceptai le verre avec une pensée d’excuse pour ma sœur. Erwan prit une gorgée et pinça les lèvres. Il préférait les boissons houblonnées comme la bière. Il redéposa son verre sur la table basse. Je l’imitai à regret. Nous avions autre chose à faire de notre journée. Je fis signe à Erwan d’ouvrir la caisse que nous avions apportée. 

– Mon ingénieur va exécuter les tests prévus au contrat. 

– Avez-vous déjà essayé les cigares qui sont produits sur Gunjie? 

Je retins un grognement. Erwan poussa un soupir à peine perceptible à mes côtés. Nous avions des amis sur cette planète et nous y passions au moins une fois par an. J’avais déjà essayé leurs cigares. J’en avais aussi revendu plusieurs caisses. Avec un bon profit. 

Erwan se leva du divan et fit le tour de la table basse. Il tendit l’appareil au client avec un sourire neutre. Je serrai les poings lorsque le client l’ignora. Ma première supposition était que nous avions affaire à un bourgeois parvenu sans aucune notion de politesse. Mais quelque chose me disait qu’il était plutôt un anti-Hubot.  

La jambe bionique d’Erwan était dissimulée par son pantalon, mais la différence était quand même apparente. Avec son programme de réadaptation, il était parvenu à récupérer presque toute sa mobilité d’avant, sauf pour une certaine raideur. Il était loin d’être un Hubot, mais les préjugés étaient coriaces et les gens étaient méfiants. 

Le client agita un cigare dans ma direction et commença à m’expliquer la technique gunjienne pour sécher et rouler les feuilles. Je sortis mon transmetteur et fis mine de consulter mes messages. 

– Erwan, le docteur a reçu tes résultats d’analyse. Tu n’es pas contagieux. 

Le client releva la tête et son regard alterna entre nous. Il replaça le cigare dans l’humidor avec un regard circonspect. Mon ingénieur haussa un sourcil et embarqua dans le jeu. 

– Me voilà rassuré. Et les autres? 

– Un mort et deux malades, répondis-je. Mais nous reparlerons de ça plus tard. Des cigares en provenance de Gunjie, c’est ça? 

Le client plissa les yeux et nous offrit un sourire crispé. Les gens avaient tendance à détester l’idée d’être malade et il ne faisait pas exception. Il se leva et mit la main sur son transmetteur. 

– Je suis vraiment confus. J’ai oublié un rendez-vous.  

Il agita son transmetteur avec une grimace. 

– Je ne peux pas déplacer cette rencontre. Ce sera pour une prochaine fois. 

Je lui tendis ma tablette électronique. 

– Vous devez signer le bon de réception et confirmer votre satisfaction pour l’exécution des tests. 

Le client sortit son propre stylet et s’assura de ne toucher à rien. Il marmonna quelque chose à propos de la porte et de son prochain rendez-vous avant de s’éclipser à la salle de bain. Erwan referma la caisse avec son aplomb habituel. Je haussai le ton pour remercier le client et pris la direction de la porte sans attendre de réponse. J’adorais mon travail, mais les clients étaient assurément la partie la plus désagréable.  

Je remontai le corridor et sortis à l’arrière d’une boîte de nuit. Comme nous étions en pleine journée, l’endroit était tranquille. La clarté de la rue me fit sortir mes lunettes solaires. Nous étions dans la partie septentrionale d’une planète assez semblable à la Terre. Le continent principal était traversé par une chaîne de montagnes volcaniques. De chaque côté s’étendaient des plaines fertiles. Le spatioport commercial se trouvait à la limite entre la forêt boréale et les prairies.  

Un mouvement en périphérie attira mon attention et je me tournai pour voir mon frère adossé au mur du bâtiment. Il se redressa et répondit au salut d’Erwan par un signe de la tête. Ça faisait longtemps que j’avais arrêté de saluer mon frère. Il ne me répondait jamais. J’ignorais s’il répondait à Erwan par politesse ou par respect. Probablement parce que Nova lui avait dit d’être gentil. Petit chanceux. 

– T’es-tu ennuyé de nous? demandai-je. Ou tu nous as suivis parce que tu n’avais rien de mieux à faire? 

Il sortit son transmetteur et envoya un message texte. Ses cheveux bruns lui balayèrent le front alors qu’il secouait la tête. Il remit l’appareil dans sa poche et releva les yeux vers moi. 

– Nova s’inquiétait. 

– C’était une banale livraison, dis-je. Ce n’est pas comme si je prenais d’assaut un Hubot véreux ou une esclavagiste. 

Loïc haussa les épaules. 

– Je crois que Nova te trouve trop sage ces temps-ci. Elle a peur que tu prennes des décisions impulsives. 

Je secouai la tête, excédé. Erwan écoutait l’échange sans rien dire. S’il se mettait à me faire la morale aussi, j’allais finir par en prendre une décision impulsive. Je leur fis signe de se bouger. Loïc se dirigea vers la moto stationnée à l’entrée de la ruelle. Il enfila son casque avant de démarrer le moteur dans un grondement assourdissant. C’était un modèle low rider avec une fourche inversée et un fini noir mat. Mon frère avait toujours eu l’œil pour les beaux jouets. 

J’ouvris la portière du véhicule utilitaire sport hors route que j’avais pris pour faciliter la livraison. La calandre avant rappelait celles des Jeeps sur Terre et le toit était décapotable. Je profitai du fait que nous n’avions plus de cargaison et j’actionnai la commande pour abaisser la toile. Le mécanisme chuinta tandis que le toit se rétractait. Je relevai mon foulard sur mon nez, impatient d’être en route. Erwan s’assit du côté passager et m’imita. Une fois le toit sécurisé à l’arrière, je sortis de l’allée et pris la direction de la banlieue. 

Je suivis la moto de Loïc sur la voie rapide. À ma droite s’étendait la ville aux pieds des montagnes. Les rues étaient denses et les maisons étaient collées les unes sur les autres. De l’autre côté, les bâtiments étaient plus dispersés. Chaque maison était accompagnée d’un silo à grains et d’une étable. Ce n’était pas la première fois que je faisais le trajet et j’étais déjà blasé par le paysage. 

Nous avions établi une base temporaire sur la planète Vestigium. Fergus et Mavene avaient décidé d’ouvrir un centre de formation. Ils avaient conclu une entente avec l’Intergalactic Poney Express et les Distributeurs. Ces deux organisations se spécialisaient dans les contrats de transport et de garde rapprochée. Avec les récentes attaques par des vaisseaux en provenance du Bras du Sagittaire, notre quart de métier était très demandé. Mais les amateurs ne faisaient pas long feu.  

Fergus avait sauté sur l’opportunité de stabiliser sa situation et ses revenus. Son associée Mavene avait quelques contacts bien placés et leur projet s’était rapidement mis en branle. Ils avaient élaboré un programme de formation d’une durée d’un an. Vu le manque de main d’œuvre, un programme intensif serait offert à ceux qui avaient déjà des bases et la première vague de diplômés était prévue avant la fin de l’année. 

Lorsque Fergus nous avait demandé notre aide, j’avais accepté. Il avait recruté plus d’une vingtaine de spécialistes pour enseigner les différentes matières aux étudiants. Tous les membres de mon équipage seraient appelés à donner des conférences ponctuelles sur des sujets précis en complément des cours magistraux et pratiques.  

Je regrettais déjà cette décision, mais il n’y avait pas que moi que ce choix affectait. Je n’avais pas le choix de mener cet engagement à bien. Même si parfois, la nuit, je restais éveillé pour planifier la meilleure façon de disparaître en douce. 

Une affiche annonçait le projet juste avant l’allée qui menait au complexe. Loïc ralentit et aligna sa moto sur la bordure gazonnée. Erwan mit une main sur la poignée de stabilisation. Je souris et passai en plein milieu de la route. Le nez du VUS piqua dans le premier trou et une lame d’eau brune éclaboussa le capot. 

La machinerie de chantier avait quitté quelques jours plus tôt. Après une semaine de précipitation abondante, le poids des camions avait creusé d’énormes ornières et le chemin n’avait pas encore été nivelé. C’était officiellement le seul avantage à être cloué au sol et personne ne me priverait de ce petit plaisir. 

Loïc se stationna devant le local d’accueil, le seul endroit goudronné. Je fis le tour par le côté et me dirigeai vers la réception des marchandises. Un camion s’y trouvait déjà et deux hommes en habits de travail déchargeaient des caisses avec un chariot élévateur. Je vérifiai mon pistolet à impulsion dans mon holster de taille. Erwan fronça les sourcils et vérifia le sien. 

– T’attends-tu à des problèmes? 

J’acquiesçai. 

– Toujours. J’ai trop souvent utilisé le truc du livreur. Je ne fais jamais confiance à un transporteur. 

Erwan eut un grognement amusé et ouvrit sa portière. J’éteignis le moteur et essuyai la motte de terre qui s’était logée sur la poignée de la portière. Je descendis et fis le tour du véhicule de livraison. Le logo sur les portières était répété sur les chemises des travailleurs. C’était bon signe, mais ce n’était pas une preuve de fiabilité en soi. Je rejoignis Erwan au débarcadère. 

– C’est une bonne idée, disait-il à un des hommes. 

– Nous avons aussi un camion dédié aux matières dangereuses.  

Il embarqua le chariot à l’arrière du camion et son collègue l’aida à le sécuriser. 

– Messieurs, nous salua-t-il. 

Fergus sortit de l’entrepôt. C’était un géant, et je ne parlais pas seulement de sa réputation. Il avait plusieurs centimètres de plus que moi, ce qui en faisait une des rares personnes qui pouvaient me regarder de haut. 

D’ordinaire, il était bardé d’armes, de munitions et de gadgets. Ses habits actuels étaient semblables à ceux des ouvriers de construction. Et vu la ceinture d’outils qu’il portait, il arrivait probablement du chantier.  

Son air sévère s’éclaira d’un sourire asymétrique à notre vue. Le côté gauche de son visage était traversé par une longue balafre. Il avait récolté cette blessure plusieurs années auparavant et la peau n’avait jamais retrouvé toute sa flexibilité. Ça lui donnait un air perpétuellement féroce. Il ne manquait pas une occasion de la mettre à profit. 

– Merci encore, Angus, dit-il au livreur. Tu m’enverras la facture. 

Angus acquiesça avec un sourire. 

– C’est ma femme qui te l’enverra, comme d’habitude. 

Les deux hommes prirent place dans le véhicule. Le moteur démarra et ils partirent en direction de la route. Fergus se tourna vers moi, les mains sur les hanches. 

– Ne fais pas cette tête, Dom. Ils sont fiables. 

J’écartai les mains d’un air innocent. 

– Je n’ai rien dit. 

Fergus haussa un sourcil amusé à l’intention d’Erwan. 

– Non, mais ta main sur ton pistolet parle pour toi. 

Je croisai les bras, froissé. Je n’avais même pas dégainé.  

– C’est tout ce gazon, me justifiai-je. Ça me met sur les nerfs.  

Erwan acquiesça avec sérieux. 

– Tu dois être allergique. 

Il pouvait bien en rire. Si je pétais un plomb, ça ne serait drôle pour personne. Fergus me donna une tape sur l’épaule avant de nous faire signe de le suivre. Je lui emboîtai le pas et relevai mes lunettes. L’intérieur était bien éclairé, mais quand même moins lumineux que le soleil à l’extérieur.  

L’endroit était dégagé avec des étagères le long des murs. Une table de tri était encombrée de boîtes. Près de la porte, un poste de contrôle occupait l’espace avec un ordinateur et des écrans de surveillance. Des grilles horaires étaient affichées d’un côté et des messages défilaient de l’autre. 

Je suivis Fergus jusqu’à la table de tri. Il ouvrit la première caisse et sortit un plastron. Je sifflai d’étonnement. J’avais vu ces jouets en vidéo. Ils étaient censés être réservés pour l’entraînement militaire. Erwan s’approcha avec les yeux brillants. Il en sortit un autre et activa l’interface. Des voyants se mirent à clignoter un peu partout. Il releva la tête avec un sourire. 

– Des heures de plaisir en perspective. C’est pour l’entraînement des recrues? 

Fergus acquiesça et activa une autre fonction. Il me le tendit et je le tins à bout de bras. La complexité de la chose me rendait un peu perplexe. 

– Les données recueillies sont assez spécifiques pour nous permettre de monter un dossier psychologique sur la recrue. Nous saurons exactement quelles sont ses réactions à chaque étape du combat. On pourra monter un programme adapté pour améliorer ses réflexes et sa maîtrise des manœuvres. 

Je hochai la tête avec appréciation. 

– Ça doit être une idée de Mav, dis-je. 

Fergus eut un grognement amusé. Son associée était beaucoup plus techno que lui. Vu sa taille, Fergus avait toujours misé sur la force brute. En contraste, Mav était d’une rapidité redoutable et prenait un malin plaisir à prendre ses adversaires à revers. C’était plutôt divertissant de voir les deux travailler ensemble. 

– Nos premiers étudiants arrivent dans quatre semaines, dit-il. Mav va devoir se modérer et arrêter d’ajouter de nouveaux éléments. 

Le reproche manquait de vigueur. Fergus semblait vraiment apprécier chaque étape de cette nouvelle entreprise. Je secouai la tête avec un sourire et replaçai le plastron dans la boîte. Je relevai les yeux pour voir Fergus qui m’observait avec un air songeur. Je haussai les sourcils en guise de question. 

– Es-tu sûr que tu veux participer à l’école? Je comprendrais si tu voulais te retirer du projet. 

J’inspirai un bon coup. La décision avait été prise en consensus par tout l’équipage. Nous avions signé un contrat de deux ans avec Fergus. J’appréciais la porte de sortie qu’il m’offrait. Mais les enjeux dépassaient mon simple confort. J’allais devoir trouver le moyen de gérer mon mal du sol. Je donnai une tape sur l’épaule de Fergus en guise de remerciement silencieux. 

– Pour rien au monde, je ne voudrais manquer de voir Loïc terroriser tes recrues. Le divertissement vaut bien quelques désagréments. 

Fergus acquiesça. Il se tourna vers Erwan. 

– Je suis bien content que vous ayez tous embarqué. 

Erwan haussa les épaules avec un air embarrassé.  

– Le projet a du mérite. Pourvu que je puisse être avec Nova, je suis content de participer. 

Je battis des cils. 

– C’est tellement mignon. 

Fergus éclata de rire. Je me frottai les mains. 

– Ne t’en fais pas, dis-je. Je vais exploiter cette faiblesse à fond.  

Erwan leva les yeux au ciel. 

– Tu as traversé quatre systèmes solaires et défait un corpo corrompu à la tête d’un empire pour sauver ta sœur. Tu es aussi atteint que moi. 

J’acquiesçai avec un sourire. Erwan s’était ajouté à notre équipage un an après notre altercation avec Peter Hodges, le président de Generis. À l’époque, Hodges était aussi l’employeur de Nova. Elle avait découvert des informations compromettantes à son sujet.  

Le président était en fait un Hubot qui se faisait passer pour un humain. Avec le Code sur les humains modifiés, il n’aurait jamais dû être en mesure de contrôler un empire économique aussi important. Il avait tenté de faire taire ma sœur. Sa première erreur avait été de  sous-estimer Nova. La deuxième avait été de nous sous-estimer, Loïc et moi. Nous étions venus au secours de Nova et nous avions fait tomber Hodges.  

Fergus referma la caisse et nous fit signe de le suivre. Je lui emboîtai le pas dans le corridor qui menait vers les locaux administratifs du centre. L’endroit était une grande aire ouverte avec une série de bureaux à l’arrière pour les intervenants. À l’avant se trouvait un comptoir d’accueil avec un poste pour une réceptionniste. Deux autres bureaux étaient dissimulés par des paravents pour les employés de gestion. 

Ketsia était assise à l’un de ces postes. Ses cheveux blond vénitien étaient libres et lui atteignaient le bas du dos. En mission, elle les gardait tressés serrés et leur longueur était moins apparente. Ils encadraient parfaitement son teint caramel. Ma femme se maquillait rarement et la perfection de sa peau en faisait jaser plus d’un. Elle pouvait remercier sa génétique leollen, héritée de sa mère. Cette race originaire du Bras de Persée était ce qui se rapprochait le plus de la perfection chez les humanoïdes.  

Derrière cet idéal se cachaient toutefois des atrocités commises par le Collège des généticiens leollens. En tant que demi-sang, Ketsia avait passé à peu de choses d’être purgée. Notre mariage lui avait évité de se soumettre aux tests requis par le Collège. Nos éventuels enfants ne pourraient jamais réclamer leur héritage leollen. À mon avis, ce n’était pas une grosse perte. 

Ses yeux étaient fermés et son front plissé. Elle porta ses mains à ses tempes et les massa. Sa bague de mariage scintilla sous la lumière des plafonniers. Nous avions fêté notre second anniversaire quelques semaines plus tôt. J’étais encore convaincu que c’était la meilleure décision que j’aie jamais prise.  

Ket ouvrit les yeux et se passa une main dans les cheveux. Je dissimulai mon sourire lorsque son regard se posa sur moi. Elle fronça les sourcils et croisa les bras. Visiblement, je n’avais pas réussi à masquer mon amusement. Je tentai une diversion pour éviter de m’attirer ses foudres. J’ouvris de grands yeux et m’approchai d’elle. 

– Comment se passe ta formation en comptabilité? 

– C’est une horreur. 

Ma sœur sortit d’un des bureaux à l’arrière. Nova avait les mêmes yeux gris acier et cheveux bruns que son jumeau Loïc. La ressemblance s’arrêtait là. Elle était plus petite que lui de quelques bons centimètres et ses traits étaient plus délicats. Elle me sourit et posa ses mains sur les épaules de Ket. Son teint pêche contrastait avec la peau perpétuellement bronzée de Ket. 

– Elle s’en sort très bien, dit Nova. 

Ketsia agita une main pour la contredire. 

– Les logiciels, ça va. C’est la chaise qui me tue. 

Elle se leva et mit les mains dans son dos. Son ventre ressortit de façon comique. Elle en était à trente-deux semaines de grossesse et Mini Kemp prenait de plus en plus de place. Je mis une main sur sa taille et déposai un baiser sur sa joue. 

– Profite de ta situation pour extorquer une chaise haut de gamme à Fergus. Il ne pourra pas refuser. 

Fergus fit le tour du paravent et baissa les yeux sur ledit objet de torture. Il haussa les épaules. 

– Si c’est ce que ça prend pour la rendre heureuse. 

– Ne laisse pas Mav t’entendre dire ça, dit Nova. Tu vas être inondé de requêtes. 

Fergus se racla la gorge, mal à l’aise. La relation entre les deux associés était une question en suspens. De toute évidence, ils avaient la chimie pour être un couple, mais les deux refusaient de franchir les dernières étapes. Je n’allais pas m’en plaindre. C’était l’excuse parfaite pour le persécuter. Et tout le monde s’en donnait à cœur joie. Mais jamais en présence de Mav. 

– De toute façon, le mieux serait probablement de changer ton poste pour une station assise-debout, reprit Nova. L’obstétricien t’a demandé de rester active malgré tout. 

Nova avait suivi le début de la grossesse de Ketsia, mais elle lui avait rapidement conseillé de trouver un spécialiste. Ma sœur était neurochirurgienne et ses connaissances étaient spécifiques aux humanoïdes. Malgré tout, elle n’était pas au fait de toutes les spécificités particulières à la génétique leollen.  

Je n’avais pas protesté. Je me réveillais la nuit avec des sueurs froides en imaginant Ket mourir à l’accouchement. Et Nova avait passé quinze minutes à m’expliquer les raisons pour lesquelles elle avait choisi le nouveau médecin traitant de Ketsia. Je savais que ma sœur avait fait le meilleur choix possible. Pour la forme, j’avais quand même croisé les bras et froncé les sourcils. Il fallait bien que j’aie l’air de m’impliquer. 

Au final, le changement avait été une bonne chose, car le médecin avait décelé une légère anomalie dans le développement du fœtus. C’était probablement une fausse alerte, mais il avait demandé à Ket de rester au sol pour le reste de sa grossesse. Et comme elle tenait à faire tout son possible pour avoir un bébé en santé, elle n’avait pas remis les pieds sur un vaisseau. 

J’avais osé dire une seule fois que c’était une panique injustifiée. S’en était suivi un discours de plus d’une heure sur les risques liés à la grossesse, les conséquences sur la santé de la mère et du bébé… Et je ne me rappelle plus le reste. J’avais cédé devant la ferveur de ma sœur et de ma femme. Comme Fergus venait tout juste de nous exposer son projet à ce moment, nous avions décidé de faire d’une pierre deux coups.  

Les bébés et les jeunes enfants pouvaient faire des voyages spatiaux de courtes durées. Mais Ket et moi avions grandi au sol. Aussi, nous voulions que notre enfant vive ses premières années ainsi. Les autres n’en avaient pas parlé ouvertement, mais j’étais convaincu qu’ils avaient pris des paris à savoir quand j’allais flancher. J’hésitais entre en rire ou en pleurer. Je considérais sérieusement demander qui avait parié sur la date la plus proche et demander une cote. 

Ketsia se rassit avec un grognement peu élégant.  

– Je suis inconfortable assise, mais je ne peux même pas rester debout non plus. 

Je pris sa main dans la mienne et lui souris. 

– Tu es merveilleuse. L’important c’est que tu sois à l’aise. 

Ket soupira et me fit un sourire contrit. Elle avait eu un début de grossesse facile et son humeur était restée sensiblement le même qu’à l’habitude. Mais depuis quelques semaines, j’avais de la difficulté à savoir à quoi m’attendre. Peut-être que je devrais demander à parier contre Ket. 

Fergus se racla la gorge, une main sur la mâchoire. Comme tout le monde le regardait, il prit enfin la parole. 

– J’aurais quelque chose à vous demander. Ket, serais-tu d’accord pour que Dom fasse un dernier transport? 

Ket plissa les yeux. Fergus s’empressa de donner plus d’explications. Pour une fois que ce n’était pas moi qui tremblais de terreur devant ma femme, je trouvais la situation plutôt drôle. 

– Ce sera très court. Quelques jours. Il sera revenu la semaine prochaine. J’ai besoin de quelqu’un de fiable et j’aimerais mieux faire affaire avec vous. 

Je me passai une main devant la bouche pour éviter de parler trop vite. Nova m’envoya un coup de coude dans les côtes. Je fronçai les sourcils pour avoir l’air songeur. Ou quelque chose du genre. La question ne se posait même pas et je brûlais d’envie de dire oui à Fergus. Son regard alterna entre Ket et moi. Je haussai les épaules et tendis une main vers elle. 

– Je ne peux pas prendre cette décision seul. 

Ketsia roula des yeux. 

– S’il n’en tenait qu’à toi, tu serais déjà en chemin vers le spatioport, dit-elle. 

Erwan toussa pour camoufler un rire. Je lui envoyai un regard sévère. Son tour allait venir. J’étais prêt à parier que la fièvre gestationnelle était contagieuse et que ma sœur allait l’attraper sous peu. 

– Je vais rester si c’est important pour toi, dis-je. 

Voilà, j’étais le parfait exemple du conjoint compréhensif et du père responsable. J’allais avoir besoin d’un verre de whisky pour m’en remettre. Ket se frotta le ventre à deux mains. La peau fut agitée de soubresauts et elle fit une grimace amusée. Elle inclina la tête. 

– Ne t’en fais pas. Papa va revenir. Il sait que je le poursuivrais jusqu’aux confins de la galaxie. 

Elle releva les yeux vers moi. 

– Vas-y. De toute façon, je ne me supporte pas moi-même. Je ne sais pas comment tu fais. 

Elle soupira.  

– Sois prudent et appelle-moi tous les soirs, termina-t-elle. 

Je m’approchai de sa chaise et m’agenouillai devant elle. 

– J’ai toutes les raisons de revenir rapidement et en un morceau. 

Je pris son visage dans mes mains et l’embrassai. Sa peau était douce sous mes doigts et ses lèvres répondirent aux miennes. Elle passa ses bras autour de mes épaules et je posai mon oreille contre son cœur. Lorsqu’elle renifla, je reculai pour lui donner un mouchoir. Elle le prit avec un sourire de remerciement, les yeux pleins d’eau. Je me tournai vers Nova et Erwan.  

– Qui embarque? 

Le haut-parleur sur le téléphone de bureau se mit à clignoter. 

– Moi, dit la voix de Teo. 

Fergus fronça les sourcils et tapa du poing sur la table. 

– Arrête de pirater le système. Fais comme les humains normaux et déplace-toi. 

Le voyant lumineux s’éteignit. Fergus se redressa et inspira à plusieurs reprises, le teint rougeaud. J’aimais beaucoup mon navigateur, mais il avait tendance à tomber sur les nerfs de la plupart des gens. 

– C’est peut-être mieux que je l’amène se changer les idées, dis-je. 

Timoteo travaillait avec moi depuis plusieurs années et j’étais habitué à ses manies. Son côté antisocial ne m’empêchait pas de bien collaborer. Erwan s’était rapidement lié d’amitié avec lui grâce à leur passion commune pour l’électronique. Je ne pouvais pas en dire autant de Loïc ou de Fergus. Je devais constamment jouer les tampons. 

De tout l’équipage, c’était Teo qui m’avait le plus surpris en acceptant l’offre de Fergus. Je ne me serais pas attendu à ce qu’il accepte de rester au sol aussi longtemps. Mais je commençais à comprendre les raisons qui l’avaient poussé à accepter. Il s’était trouvé un nouveau terrain de jeu. Il lui avait fallu à peine quelques heures avant de prendre le contrôle de la domotique et de faire quelques modifications de son cru. 

Je me tournai vers Nova avec un sourcillement interrogateur. Elle se balança d’un pied à l’autre. Son attention se porta sur Ketsia. 

– Je ne veux pas te laisser seule, dit-elle. 

Ket croisa les bras sur le dessus de son ventre. Elle inclina la tête sur le côté avec un air excédé. 

– Mais tu ne veux pas laisser Loïc seul non plus. 

Nova pinça les lèvres. Les jumeaux partageaient un lien étroit et la présence de Nova adoucissait le côté tranchant de Loïc. Lorsqu’elle n’y était pas, il avait tendance à se la jouer en solo et prendre des risques. Le problème était apparent, mais aucune autre solution ne s’était présentée. Ketsia agita une main. 

– Vas-y. Mon médecin est facile à rejoindre. Fergus et Mav seront là s’il y a une urgence. 

Nova écarta les mains et son regard alterna entre Ket et moi. 

– Tout va bien aller, dit Nova. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter d’ici à notre retour. 

Je secouai la tête, amusé. Qui essayait-elle de rassurer? Ketsia ou elle-même? 

– Savez-vous où est Loïc? demandai-je. Par principe, je vais quand même lui demander s’il veut venir. 

Le voyant du téléphone se remit à clignoter. 

– Dans la salle d’entraînement, dit Teo. 

Fergus serra les poings. 

– Je vais le trouver et je vais lui tordre le cou, dit-il. 

– Mauvaise idée, répondit Teo. J’ai intégré un code. Si je ne me connecte pas chaque jour, tout ton système plante. Tu as intérêt à ce que je sois en mesure de me connecter. 

Le voyant lumineux s’éteignit. Fergus se tourna vers moi. 

– Dis-moi que c’est une blague. 

Une veine battait dans son front. Je partis à reculons. 

– Je vais aller faire mes bagages. On s’en reparle? 

Fergus ferma les yeux et se frotta les tempes.  

– Ne lui faites pas regretter de nous avoir embauchés, dit Ketsia.  

Un cadeau pour vous!

Je vous ai préparé une petite surprise. C’est ma fête et j’ai envie de vous gâter. C’est aussi une façon de remercier les lecteurs qui ont sauté dans l’aventure et qui ont suivi les Kemp du tome 1 au tome 2.

Conviction est une nouvelle d’un peu moins de 30 pages. Dans Similis, un membre d’équipage s’est ajouté. Erwan nous raconte dans quelles circonstances il a fait la rencontre de Loïc. On en découvre un peu plus sur son passé et ses motivations. C’est aussi un regard extérieur sur les Kemp. Et ça met en relief leurs différences!

La nouvelle est gratuite jusqu’au 15 juin, profitez-en!

Voici le résumé:

Erwan est un fugitif. Il se fait passer pour un clochard dans les rues de Montréal. Jusqu’à ce qu’il croise un homme mystérieux, vêtu de noir et sans émotions apparentes. Il lui annonce qu’on l’a payé pour l’éliminer.   

 Qui pourrait bien le vouloir mort? Erwan pourra-t-il convaincre Loïc de ne pas le tuer?

Entrevue avec Marjolaine Pauchet

Aujourd’hui, je vous présente une consœur! Marjolaine Pauchet est une écrivaine française. Découvrez ses écrits par le biais des questions que je lui ai posées.

Si vous voulez lire mes réponses, l’entrevue est disponible sur le blog de Marjolaine.

Tu as publié ce printemps un roman de science-fiction. Qu’est-ce qui t’a inspiré à explorer ce genre?

En réalité, si la sortie était bien prévue pour le 18 avril, confinement oblige, ce roman n’est toujours pas paru. Aujourd’hui, je projette sa sortie pour juillet ou septembre.

J’ai toujours aimé la science-fiction, c’est un genre que j’aime lire. Je ne suis cependant pas fan des tueries à qui mieux mieux. Je préfère la SF qui joue avec ce qu’on sait ou croit savoir de l’univers. D’ailleurs, pour tout dire, l’idée de ce roman me trottait dans la tête depuis de nombreuses années. Je suis biologiste de formation et j’ai toujours eu du mal avec le principe d’actualisme qui dit que parce qu’une chose est vraie aujourd’hui, elle l’a toujours été. La plupart des scientifiques reconnaissent que ce principe doit être valide en physique, mais possiblement bancal en biologie. Cependant, comme on ne sait pas faire sans, on fait comme s’il était aussi solide en biologie qu’en physique! Bref, je me suis tourneboulé le cerveau pour créer un monde qui tienne debout sur le plan scientifique, tout en étant à l’opposé de tout ce qu’on tient d’ordinaire pour acquis. 

«Au seuil du monde» est paru en avril dernier. Peux-tu nous présenter ce roman? Aura-t-il une suite?

Tout commence par un coup de téléphone. Jeanne, l’héroïne, est étudiante en médecine à Toulouse. Un matin, alors qu’elle se rend en cours, un notaire l’appel pour lui apprendre qu’elle vient d’hériter une vieille malle d’un mystérieux oncle éloigné.

Le contenu de cette malle va lui permettre de découvrir un autre univers dans lequel certaines lois physiques seront très différentes des nôtres et pour cause: il possède six dimensions!

Très vite, Jeanne se retrouve bloquée sur une planète de cet autre univers où tout est si différent. Mais comment rentrer? Des amis viendront à sa rescousse, mais le retour ne va pas s’avérer si facile et rapide que l’aller…

Je ne sais pas, à l’heure actuelle, s’il y aura une suite. J’ai pensé et écrit Au seuil du monde comme un roman unique, sans suite. Cependant, la fin est ouverte. Je voulais que mes lecteurs puissent se projeter eux-mêmes dans ce monde. Avec le recul, je réalise que cette fin est suffisamment ouverte pour envisager un tome 2. Ce n’est donc plus exclu. Je ne l’envisage toujours pas pour l’instant, cela dépendra des réactions des lecteurs. S’ils sont nombreux à apprécier l’histoire et à demander une suite, pourquoi pas.

Dans tes projets en cours, tu mentionnes une duologie d’anticipation. Quel sera le thème abordé?

En réalité, je ne sais pas combien il y aura de tomes. Au départ, j’étais partie pour quatre ou cinq tomes. Et puis l’écriture de cette série s’est révélée plus difficile que prévue, j’ai donc décidé de revoir le nombre de tomes à la baisse. Aujourd’hui, je ne sais plus. On verra. Pour être honnête, ton idée de mixer romans et nouvelles dans une même série me séduit. Peut-être que je te l’emprunterai si tu veux bien. 😉

Pour ce qui est du thème, il est simple, la série s’appelle Ultimate, il s’agira de la fin de l’humanité. À chaque fois, l’humanité va frôler l’extinction.

Ta liste de projets en cours est impressionnante. Sont-ils tous au stade d’idée ou certains sont plus avancés?

La plupart de ces projets ne sont qu’au stade d’idée, je ne les ai pas encore commencés. Mais il y a idée et idée. Il y en a pour lesquels j’ai toute la trame, je sais assez précisément ce qu’il va se passer, pour d’autres, j’ai quelques idées, quelques passages, il y en a pour lesquels je n’ai que le synopsis, et pour certains, j’ai moins encore.

Conquête est un des plus aboutis dans ma tête. C’est un roman historique dont l’héroïne, qui vit au XIXe siècle, va peu à peu s’émanciper, conquérir sa liberté.

J’ai hâte d’être à l’écriture de Robert, ce sera un roman feel good, mais pas forcément facile à écrire pour autant. Je pense tout de même qu’il me plaira. Ou l’histoire d’un macho prétentieux et homophobe qui tombe amoureux d’un autre homme. Bref, de belles et nombreuses heures d’écriture en perspective.

Avec autant de projets, à quoi ressemble ton rythme d’écriture et ton calendrier de publication?

J’écris le matin, dans l’idéal, au moins une page ou deux. Mais ce n’est pas toujours possible. Certains matins, je n’ai pas le temps ou pas d’idée. La page blanche. J’aimerais sortir deux romans par an. Pour l’instant, je n’y suis pas. J’ai fini l’écriture d’Au seuil du monde fin septembre. J’ai démarré l’écriture d’Ultimate dans la foulée. Mais comme je l’ai dit, la série est plus difficile à écrire que prévu. Du coup, je suis encore loin de la fin du premier tome.

Comment ta passion pour l’environnement influence-t-elle tes écrits?

Certains de mes romans ont un message militant : Bucéphale et Alexandre une amitié interdite est anti-corrida, La fulgurance du cœur, présentera le milieu des militants écologiques. Même Au seuil du monde possède un petit message en toile de fond. Ce n’était pas du tout prévu au début, mais comme on dit, chassez le naturel… Cependant, d’autres romans ne possèdent pas du tout de message militant ou alors complètement différent. De façon générale, je milite contre toute forme de discriminations et d’injustices, que j’en sois moi-même victime ou pas. Ainsi, Robert dénoncera l’homophobie, quand Conquête et Le chat d’Abdallah s’attaqueront à la place des femmes et au racisme. Mais il est important que le message, quel qu’il soit, ne soit pas trop prégnant, trop pesant. Au mieux, il doit être un prétexte à l’histoire, il ne doit pas être l’histoire. Sinon, cela ne m’intéresse plus et j’ai peur que ça n’intéresse plus les lecteurs non plus.  

Pour terminer, la traditionnelle question, ton auteur·e préféré·e? Ton livre préféré?

Mon auteur préféré est Victor Hugo, sans conteste. C’était un géant, en tant qu’humaniste aussi bien qu’en tant qu’écrivain et poète. Je crois que j’aurais adoré le rencontrer. Mais j’adore aussi Jules Verne. Je suis navrée de ne pas citer de nom plus récent. J’ai des goûts très éclectiques et en dehors de ces deux auteurs-là, je ne regarde jamais les noms quand je cherche un nouveau livre à lire. Je n’aime pas me fier à un nom pour choisir un livre. Même les géants peuvent, à l’occasion, avoir la plume moins habile et même les nains peuvent, à l’occasion, écrire un chef d’œuvre.

Je n’ai pas de livre préféré. Quand j’étais enfant, c’était L’île au trésor de Robert Louis Stevenson. Aucun livre ne m’a plus marqué que celui-ci. Aujourd’hui, j’ai de belles lectures, parfois très prégnantes, mais aucune qui impose sa marque indélébile ou qui me renverse le cœur ou le ciboulot.    

Merci à Marjolaine de s’être prêtée au jeu! Pour en savoir plus sur ses écrits, visitez son site Web.

Un extrait de Similis

Le tome 2 de la série Dominix Kemp sort le 19 mai 2020. Similis est un mélange d’action et de suspense avec une bonne dose d’humanité. J’espère que vous aurez autant de plaisir à lire cette nouvelle aventure que j’en ai eu à l’écrire. Je vous laisse un extrait pour vous faire patienter d’ici là. Bonne lecture!


Nous étions sur une orbite parallèle à quelque distance du vaisseau en détresse. J’avais affiché les caméras extérieures et le cargo était en gros plan sur l’écran central. Toutes les lumières étaient éteintes et les moteurs ne semblaient pas fonctionner. Nos appels restaient sans réponse. 

– Teo? demandai-je.

– L’IA de l’ordinateur de bord est hors ligne. Ça va me prendre un accès direct pour entrer dans leur système et comprendre ce qui leur est arrivé.

J’entendis Nova soupirer. Nos chances de trouver des survivants étaient presque nulles. 

– Que disent les balayages? demanda ma sœur.

Teo nous envoya quelques images avant de répondre.

– Il y a des zones de chaleur, mais impossible de dire si ce sont des êtres vivants.

Ketsia fit le point sur la coque du vaisseau et déplaça la caméra méthodiquement. 

– Je ne crois pas qu’ils aient été attaqués, dit-elle. 

– Une défectuosité mécanique?

Je repensai à nos propres diagnostics qui n’étaient pas satisfaisants. J’avais devant moi un rappel de ce qui pourrait nous arriver si je ne m’occupais pas de mon vaisseau. Nova s’avança entre mon siège et celui de Ketsia.

– Ou une épidémie.

– Je vais monter à bord pour évaluer la cargaison, commençai-je.

– Je t’accompagne, dit Nova. Au cas où il y aurait des survivants.

J’acquiesçai.

– Tu pourras trouver un panneau d’accès et connecter Teo. Ket, équipe-toi au cas où on aurait besoin de renforts, mais tu restes aux commandes, prête à partir en vitesse.

Je manœuvrai pour aborder le cargo. Ce type de vaisseau avait un pont d’atterrissage sous-ventral, mais comme personne ne nous ouvrirait le hayon, c’était hors de question. Je choisis un des sas d’amarrage externe près du poste de pilotage. Nova serait loin de la salle des machines, mais j’étais confiant de trouver un panneau de contrôle intermédiaire à l’avant du vaisseau.

Je déployai notre sas pour terminer la manœuvre. Il devait rester des moteurs auxiliaires en état de marche sur le cargo, car leur ponton détecta le nôtre et compléta l’amarrage. Les verrous s’agrippèrent dans un tintement métallique qui se réverbéra sur la coque. Je pressurisai le sas et l’ordinateur confirma que la passerelle était hermétique.

Je me rendis dans la soute et sortis trois combinaisons intravéhiculaires. Elles étaient légères et souples. Nous serions en mesure de nous battre en cas d’attaque et l’étanchéité préviendrait toute contamination si Nova avait raison. Teo arriva alors que nous ajustions les appareils respiratoires. Il tendit deux modules à ma sœur.

– J’ai regardé les configurations possibles de cette génération de vaisseaux. Dès que tu auras trouvé le panneau de contrôle, tu vas savoir lequel utiliser. Les ports sont très différents.

Nova acquiesça et enfila une ceinture avec une pochette de transport. Je me tournai vers Ketsia et mis une main sur sa taille. Elle m’attrapa par la nuque et m’embrassa. Ma femme me faisait toujours l’effet d’un court-circuit et j’oubliai momentanément notre mission de sauvetage. Elle recula avec un sourire lorsque Nova se racla la gorge.

– Soyez prudents.

Je lui rendis son sourire.

– Ce n’est pas une promesse.

Elle roula des yeux et me tendit mon casque. Je l’enfilai et le joint couina en prenant sa place. Je fis un test radio, imité par Nova.

– Silence radio d’ici à ce que l’on confirme qu’il n’y a pas d’élément hostile à bord.

Teo agita sa tablette en guise de réponse. Ket salua Nova de la main et retourna vers le poste de pilotage. Je pris mon pistolet à impulsion et en tendis un autre à Nova. Elle cligna des yeux, mais prit l’arme sans commentaire. Je me dirigeai vers la coursive qui longeait la coque du vaisseau. Le bruit des bottes de Nova me suivit jusqu’au sas. Teo se glissa devant moi et déverrouilla le panneau. Il se tourna vers nous.

Fortes fortuna juvat.

Teo m’avait déjà servi celle-là et je me doutais quelque peu du sens.

– La chance, c’est pour les débutants.

Teo secoua la tête d’un air exaspéré. Je passai devant lui, suivi de Nova. Je me retournai pour le voir refermer l’écoutille derrière nous. Rassuré, je traversai l’appontement et me rendis au sas du cargo. Je fis une tentative sur le panneau de contrôle. La plupart des messages de détresse automatiques avaient des protocoles permettant aux secours d’aborder facilement le vaisseau. À ma première tentative, les voyants passèrent au vert et le verrou coulissa. Je poussai le panneau lentement. Il n’y eut aucun changement de pression. L’atmosphère du vaisseau était encore stable.

J’avançai d’un pas, pistolet pointé. La coursive était plongée dans la noirceur à l’exception de quelques lumières de sécurité. La teinte du verre de mon casque s’ajusta pour compenser. Nous étions sur une passerelle d’accès pour la maintenance des conduits. Je fis signe à Nova de surveiller les alentours. Elle acquiesça alors que je mettais le pied sur l’échelle qui menait à la plateforme du corridor.

Une fois descendu, je balayai les environs tandis que Nova me rejoignait. Ce genre d’exploration était ce que je détestais le plus. Mon père était un cinéphile et il nous avait fait visionner des films en tout genre. Mais ce qu’il préférait était les thrillers. Les endroits isolés et obscurs avaient tendance à me rappeler les soirées passées à me torturer l’esprit sur des intrigues angoissantes. La seule raison qui me poussait à ignorer la petite voix dans ma tête qui criait à l’embuscade était le potentiel lucratif.

Je regardai l’écran flexible à mon bras sur lequel Teo m’avait envoyé le plan du vaisseau. Je pivotai et me situai par rapport au poste de pilotage. Je tournai dans la coursive à droite et testai les portes que je rencontrais. Elles étaient toutes verrouillées. C’était à la fois rassurant et frustrant. Je croisai quelques embranchements de corridors, tous déserts. 

Arrivé au poste de pilotage, je repérai le panneau universel et l’indiquai à Nova. Elle acquiesça et activa sa caméra pour Teo. Je fis le tour de l’endroit avant de m’asseoir dans le siège du pilote. Trop ferme. Mon HS-101 avait beau être petit, il était bien mieux équipé. Je tentai d’allumer l’ordinateur central, sans succès. Même avec une réinitialisation manuelle, la console ne réagissait pas. L’hypothèse du bris mécanique semblait de plus en plus probable.

Je revins vers Nova. Elle était parvenue à se connecter avec une espèce de couette de fils terminé par une prise plate. Son écran flexible affichait un flot de données interminable. Elle haussa les épaules et me fit le signal pour continuer. J’acquiesçai. Je zoomai le plan sur mon écran et lui montrai notre prochaine destination. Elle me fit signe et je pris les devants.

Je me dirigeai vers les échelles d’accès de maintenance. La cale se trouvait plusieurs ponts plus bas. Ma tablette vibra et un message de Teo s’afficha. Le journal de bord mentionnait une dizaine de membres d’équipage. Le manifeste était plutôt standard avec des vivres, de l’équipement d’exploration et quelques capsules habitables de colonisation. Pratique, mais pas très excitant. Ce serait trop difficile à revendre. Je descendis le dernier échelon et ouvris le panneau de l’écoutille.

La cale était entièrement occupée par d’énormes caisses. Je pouvais voir leurs silhouettes se découper dans la noirceur grâce à quelques lumières d’urgence encore fonctionnelles. Impossible de charger les caisses telles quelles dans le HS-101 vu leur taille. Je fis le tour du premier conteneur. Un verrou électronique se trouvait à mi-hauteur sur le montant. Un tour d’horizon m’apprit qu’ils étaient tous pareils.

Nova me fit signe et pointa une caisse verte avec une croix blanche. Du matériel médical. Je lui signalai que nous allions terminer l’exploration. Nous n’étions pas équipés pour forcer les serrures. Je pris quelques photos et les envoyai à Teo pour qu’il me donne son opinion.

Sur le chemin du retour, je me dirigeai vers les quartiers de vie. Je me rivai le nez aux portes de confinement. Une fois mises en place, rien sauf l’ordinateur de bord ne pourrait les ouvrir. J’approchai mon visage du hublot, mais la noirceur était complète. Je baissai les yeux vers mon écran. Teo n’avait toujours pas répondu pour les serrures. Je doutais qu’elles lui posent problème. Il aurait dû me donner son diagnostic déjà. J’activai ma radio.

– Teo?

Aucune réponse. J’échangeai un regard avec Nova. Mon navigateur était reconnu pour ses réponses nonchalantes, mais il répondait toujours. J’activai la charge de mon pistolet à impulsion et lui fis signe de me suivre. Je remontai le corridor jusqu’à la passerelle par laquelle nous étions entrés. Plus tôt, j’avais été rassuré par le silence, preuve que nous étions seuls. Mais en l’absence de réponse du vaisseau, je réprimai un frisson d’inconfort.

Le sas était plongé dans l’obscurité. Je passai le seuil et vérifiai l’état de l’appontement. Les joints étaient encore étanches et les amarres étaient en place. Je fis signe à Nova de passer et refermai la porte derrière elle. Elle avança jusqu’au sas, son pistolet pointé vers le sol. Je la rejoignis au panneau du HS-101. Elle se plaqua contre le plastek pour me laisser ouvrir le panneau.

Le sas s’ouvrit dans un chuintement. Je balayai la coursive avec mon pistolet. L’endroit était comme nous l’avions laissé à notre départ. Je me dirigeai vers le poste de pilotage. De ma position, je pouvais voir les jambes de Ketsia au sol. Ma poitrine se comprima et après une hésitation, mon cœur repartit à toute vitesse. Je pris une profonde inspiration pour garder mes mains stables. Ce n’était pas le moment de paniquer.

Je m’approchai avec précaution et sécurisai la pièce. Rien n’avait bougé et les outils de navigation n’affichaient rien d’anormal. Nova bondit en action dès que je lui fis signe. Elle s’agenouilla auprès de Ket. Je la laissai travailler et me dirigeais vers la coursive qui menait à la salle des machines. Je m’arrêtai dans l’embrasure. Mon instinct me criait de m’occuper de ma femme, mais Nova serait plus à même de l’aider. Mon navigateur avait peut-être besoin de moi.

– Vivante, dit Nova. Son pouls est lent, mais stable. Je ne vois pas de contusions ou de blessures.

Je lui fis signe que je continuais. Elle acquiesça et reprit son pistolet en main. Je m’engageai dans la coursive et vérifiai chacune des pièces. Ce n’était pas un gros vaisseau, mais le trajet me prit plusieurs minutes. La dernière porte était celle de la salle des machines. L’endroit était vide excepté pour mon navigateur, affalé le visage sur sa console au centre de la pièce. Il avait une vilaine entaille sur l’arrière de la tête. Le sang avait déjà commencé à coaguler. Je relâchai mon souffle lorsqu’il grogna. Je lui mis une main sur l’épaule.

– Ça va?

Il cligna des yeux et releva la tête. Avec une grimace, il porta la main à sa blessure.

– Non.

Il activa sa console et scanna le vaisseau. 

– Ils sont tous partis. Avec leur cargo.

– Qui « ils »?

– Des saloperies de Hubots. Toute une escouade. Ils ont gazé Ket. Je crois qu’ils s’attendaient pas à me trouver ici.

Un horrible pressentiment m’assaillit. Je partis au pas de course vers la soute. Les bottes de Teo firent résonner le grillage derrière moi.

– Je suis désolé, Dom.

J’arrivai devant l’espace où auraient dû se trouver trois longues caisses. Je pivotai sur moi-même, au cas où la cargaison ait été déplacée. D’un côté, l’armoire avec les armes était toujours cadenassée. Celles avec l’équipement général étaient fermées et ne semblaient pas avoir été touchées. Les caisses avec nos réserves de nourriture étaient arrimées à la paroi d’en face. La table de travail était vide et les outils étaient tous dans leurs tiroirs respectifs.

Mon regard revint vers le plancher. Je me pinçai le nez. Nous nous étions fait avoir comme des débutants. Je serrai les poings et me tournai vers Teo. Il recula jusqu’à la paroi, avec des yeux ronds. Je fis de mon mieux pour parler calmement.

– Nous allons retrouver la cargaison et terminer cette livraison.

– Oui, Dom.


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