Un extrait du prélude de La Coureuse des grèves

Je suis ravie de vous présenter ce retour aux sources! Autant pour moi que pour mon personnage principal, Viviane Cormoran. Même si je lis plusieurs genres littéraires sans discrimination, j’ai une préférence marquée pour la fantasy urbaine. Certains personnages me trottaient dans la tête depuis des mois, alors quand la version intégrale de la série Windigo a rencontré un succès fulgurant, la décision coulait de source. J’allais revisiter cet univers!

Même s’il me reste encore beaucoup d’éléments à explorer du côté de Karl et Ellie, j’avais envie d’aborder de nouvelles légendes sous une perspective différente. Dans la série du Windigo, la Corriveau s’était positionnée comme une philanthrope, malgré son petit côté effrayant qui lui a valu le surnom de la Mangeuse d’âmes. J’ai eu envie d’explorer cet aspect et c’est ainsi que la Coureuse des grèves a fait irruption dans les projets de notre enchanteresse préférée.

Dans cette nouvellle saga, nous suivons Viviane Cormoran, une océanide curieuse et débrouillarde. Originaire du Québec, elle a passé les dernières années à vagabonder. Jusqu’à ce qu’un incident troublant l’oblige à se rendre à l’évidence : ses pouvoirs partent en vadrouille et elle doit retrouver les siens avant qu’il ne soit trop tard. Comme ses premières tentatives ont été infructueuses, elle décide de revenir dans sa région natale et créer les circonstances propices pour retrouver ses semblables. C’est ainsi qu’elle se retrouve à visiter une propriété à vendre à proximité du fleuve Saint-Laurent.

« Les eaux empoisonnées » est une nouvelle d’une soixantaine de pages qui se positionne comme un prélude à la série principale. Vous découvrirez comment elle a rencontré ses alliés et ses amis, et ce qui l’a poussée à accepter la proposition de la Corriveau.

Je vous laisse un petit extrait pour vous donner un avant-goût. Bonne lecture!


Trop absorbée par mes observations, je n’avais pas remarqué que la Corriveau et moi étions seules. Elle m’étudiait, les bras croisés. Je lançai un coup d’œil de chaque côté, pour vérifier que je ne bloquais pas sa vue sur un élément important.  

Non, pourtant. Je résistai à l’envie de me soustraire à son regard inquisiteur : certains prédateurs se délectaient de la fuite de leur proie. Je n’étais peut-être pas de taille, mais je n’allais certainement pas lui rendre la tâche plus facile. Je lui opposai un haussement de sourcil interrogateur. 

– Viviane Cormoran, dit-elle les yeux mi-clos. Est-ce ton véritable nom, ou alors un clin d’œil à tes cheveux? Noirs comme le plumage du cormoran. 

Je pinçai les lèvres d’agacement malgré moi. Mon apparence avait longtemps été une malédiction. Dès la première rencontre, les gens remarquaient toujours le contraste entre ma peau pâle et la teinte sombre de mes cheveux. Ajoutez à cela mes yeux verts comme la mousse, et j’étais difficile à oublier. Heureusement, les standards de beauté avaient beaucoup changé entre ma jeunesse et aujourd’hui, cent cinquante ans plus tard. La mode contemporaine permettait bien plus de latitudes pour passer inaperçue.  

D’autre part, mon interlocutrice n’avait rien à m’envier, avec sa haute stature et ses traits raffinés. Je mis les mains sur mes hanches, refusant de lui céder le terrain. 

– C’est un nom bien moins impressionnant que le tien, répliquai-je. 

Une lueur prédatrice passa dans son regard. Les poils se dressèrent tout le long de mon corps et une décharge d’adrénaline me traversa. Je crispai les mâchoires pour résister à l’envie de détaler. Avec une bonne inspiration, j’écartai les paumes en signe d’apaisement. 

– Si la propriété t’intéresse, je ne renchérirai pas. 

Elle plissa les lèvres, mais plutôt que de commenter ma réponse, elle posa une autre question :  

– Quel type de créature es-tu? 

Elle tendit les doigts vers moi, mais suspendit son geste avant de me toucher. 

– Je sens de l’eau? Une nymphe? 

Mon rythme cardiaque s’affola et je m’efforçai de rester immobile. En tant qu’enchanteresse, il allait de soi qu’elle perçoive ma magie innée. Rien d’anormal là. J’étais cependant tellement habituée à passer sous le radar, que mes instincts claironnaient comme la vigie d’un bateau marchand à la vue d’un navire pirate. Je lui offris un sourire crispé. 

– Une océanide, précisai-je. 

– Ah… d’où ton intérêt pour une propriété si près du fleuve, je suppose. 

Je haussai les épaules. La proximité avec un rivage représentait un attrait indéniable, puisque mes pouvoirs y seraient le plus efficaces, que ce soit pour me protéger, me défendre ou prospérer. À cette hauteur, le fleuve se composait d’eau douce, mais elle devenait salée à une quinzaine de kilomètres vers l’est, ce qui avait propulsé le manoir en tête de liste dans mes recherches. L’agente immobilière revint vers nous à ce moment et m’épargna de lui répondre.  

– J’ai trouvé la clé pour le sous-sol! En fait, il s’agit plutôt d’une cave, car l’aménagement est sommaire; plus qu’un vide sanitaire, mais pas assez grand pour y mettre autre chose que les appareils. Le chauffage est un peu vieillot… 

Elle était déjà repartie sur sa présentation et je la suivis d’une pièce à l’autre avec docilité. Le craquement des planches accompagnait les pas des deux autres femmes. La Corriveau arpentait les lieux pour se poster aux différentes fenêtres, sans jamais donner de réaction au discours incessant de l’agente. J’étais presque désolée pour cette dernière.  

Arrivée à l’arche qui menait à la cuisine, Nathalie trébucha. Ses bras battirent l’air et elle allait de toute évidence s’étaler de tout son long. La Corriveau la rattrapa de justesse et la remit sur pied. Nathalie souffla à quelques reprises, s’éventant le visage d’une main. Elle remercia sa salvatrice avec de grands yeux ronds. 

– Inutile de vous dire que le plancher est inégal, dit-elle sur un ton faussement badin. Des croix de Saint-André ont été ajoutées au sous-sol pour raffermir la structure, mais le temps a déjà fait son œuvre. 

Elle traversa la cuisine et poursuivit ses explications. La Corriveau me lança un regard, les sourcils froncés. Elle fit glisser ses doigts sur le bois de l’arche avant de secouer la tête. Avait-elle senti elle aussi l’étincelle d’énergie? Encore cette impression de décharge électrique. Comme si la maison essayait de s’en prendre à l’agente. Ce fut mon tour de secouer la tête. C’était tiré par les cheveux. 

Dans la cuisine, Nathalie avait ouvert le robinet à plein débit et nous vantait la rapidité d’action du chauffe-eau. Je la sentis avant même que la champlure crachote : une énorme bulle d’air remontait la conduite et s’apprêtait à asperger l’agente. Je bondis et mis une main sur la valve pour y envoyer ma magie. L’eau répondit à mon appel et la bulle d’air se dissipa avec une minuscule éclaboussure. Nathalie sourcilla avec perplexité à mon intervention et je lui offris un sourire candide. 

– Jolie robinetterie. 

Elle tripota son porte-document avec un hochement de tête hésitant. Son opinion de moi avait sûrement dégringolé, mais c’était le prix à payer pour une bonne action anonyme. Par-dessus son épaule, la Corriveau me fixait, les yeux plissés. Mon sourire se fana quelque peu et je m’éclaircis la gorge. 

– On parlait du sous-sol? 

L’agente s’égaya et nous invita à poursuivre la visite à l’étage du dessous. Les marches de l’escalier craquèrent à chaque pas de Nathalie alors que le passage de la Corriveau et le mien se firent en silence. Cette maison devenait de plus en plus intrigante.  

En bas, la finition était minimaliste et l’endroit servait principalement de débarras, comme le témoignaient les meubles entassés sous une couverture jaunie. Une porte menait vers la salle des machines avec la chaudière, un ensemble de laveuse-sécheuse et le chauffe-eau. Alors que Nathalie essayait de nous donner des informations sur chaque appareil, ceux-ci claquaient et vrombissaient, si bien qu’elle abandonna ses efforts et retourna dans la pièce voisine pour finir son énumération. 

Mon regard croisa celui de la Corriveau et j’y vis les mêmes interrogations que les miennes. La maison était sans conteste animée : non pas hantée, mais plutôt comme si elle possédait une volonté propre et qu’elle avait pris l’agente immobilière en grippe.  

Je suivis les deux femmes à l’étage du haut, mes pensées très loin des explications de l’agente. J’avais déjà vécu une expérience similaire, mais ça remontait à la période qui avait suivi mon départ de la région où j’avais grandi, entre L’Islet et Saint-Jean-Port-Joli, le long du fleuve Saint-Laurent. Des circonstances difficiles m’en avaient chassé et j’avais dérivé plusieurs jours pour être finalement recueillie par des Wolastoqiyik, « le peuple de la belle rivière », une nation autochtone dont le territoire bordait la rive sud du fleuve à la hauteur de ce qui est aujourd’hui Trois-Pistoles. 

Comme j’avais été mal à point à mon arrivée, leur guérisseuse avait passé de longues heures à mon chevet. Elle m’avait raconté l’histoire d’un wigwam1 qui avait pris vie à la suite de l’intervention de Glooscap. De prime abord, j’avais cru qu’il s’agissait d’un membre de la tribu, mais au fur et à mesure que ma compréhension de leur langue se raffinait, j’avais saisi qu’il était en fait un héros mythique, mais surtout un filou aux pouvoirs surnaturels. 

La maison longue avait eu la réputation de faire des caprices lorsque les membres de la famille ne répondaient pas à ses demandes : les feux de cuisson enfumaient toute l’habitation, ou bien le toit coulait juste au-dessus du lit du coupable.  

J’ignorais si Glooscap existait, et encore moins s’il pouvait vraiment accorder une conscience aux objets inanimés, mais je savais aussi que certains autochtones attribuaient une âme aux objets du quotidien, notamment à ceux qui jouaient un rôle important dans leur vie, comme la pipe ou les raquettes. Il n’était donc pas impossible que le manoir ait développé une volonté propre. 

Si c’était le cas, pourquoi s’acharnait-il à chasser l’agente immobilière?  

Une fois le tour de l’étage complété, Nathalie redescendit au rez-de-chaussée, l’écho de sa voix étouffé par la distance. La Corriveau me coupa le chemin. Malgré son sourire plaisant, je me figeai, sur le qui-vive, ma magie cherchant la source d’eau la plus proche. 

– Les océanides se font rares au Québec. Et pourtant. Avec le fleuve et le golfe du Saint-Laurent, ce n’est pas l’eau salée qui manque. Puis il y a ton nom. Viviane : c’est celui de la Dame du Lac. Sauf que ton accent est québécois pure laine; je doute que tu sois d’origine européenne. Et puis dans un lac, on retrouve de l’eau douce, mais ne nous enfargeons pas dans les détails. 

– Mesdames? nous parvint la voix de l’agente. Je vous laisse un peu de temps; venez me trouver dehors lorsque vous serez prête. 

La porte avant grinça sur ses gonds et le bois claqua pour signaler le départ de l’humaine. Mon regard revint sur la Corriveau. Un sourire carnassier étira le coin de ses lèvres. 

– Petite, ravissante, agile. Cheveux noirs et yeux verts. 

Mon mouvement de recul fut instinctif, alors que je m’apprêtais à encaisser une remarque venimeuse. Les femmes, qu’elles soient jolies ou laides, toléraient rarement la beauté naturelle d’une autre. Selon mon expérience, elles étaient plus promptes à la diffamer qu’à l’admirer. Aussi, fus-je surprise quand l’expression de l’enchanteresse s’éclaira. 

– La Coureuse des grèves. 

Je restai interdite. Ce nom n’avait pas été prononcé en ma présence depuis un demi-siècle. 

Qui est la Coureuse des grèves?

Si je vous dis « La Coureuse des grèves », que vous évoquent ces mots? Les grands espaces, l’air marin, le vent dans les cheveux, une femme éprise de liberté. Avouez que c’est romantique! 

La première fois que j’ai entendu ce nom, il y a plus de 15 ans de cela, j’étais de passage à Saint-Jean-Port-Joli et j’ai vu le petit restaurant dont le logo rappelle la chevelure d’une femme. J’ai fouillé un peu, mais la légende est plutôt brève : pendant une vingtaine d’années, la Coureuse des grèves pouvait être aperçue chaque matin, un panier à la main et ses robes dansant au gré du vent. Elle discute avec les marins et les pêcheurs, suscitant les commérages, et sûrement la jalousie des femmes au village. Sa disparition est subite et inexpliquée; on suppose qu’elle a pris le large avec un marin dont elle est tombée amoureuse. 

Malgré cette fascination, lorsque j’ai écrit la série Windigo, je n’ai jamais fait allusion à cette légende. Plus tard, j’ai eu envie de l’inclure dans une nouvelle : je l’imaginais rencontrer Bastien, le fils du chef de la meute de Faoladh. Mais ça n’allait pas. Même si Bastien était susceptible aux charmes de la Coureuse des grèves, elle refusait de s’établir en ville. (Oui, je sais, c’est un personnage fictif. Non, pas besoin de camisole de force ou de murs capitonnés. C’est la beauté du processus créatif : il n’a pas besoin de se plier à la logique!) J’ai donc mis cette idée de côté.  

Sauf que la belle dame refusait de retourner dans l’obscurité de mon imagination. Elle avait une histoire à raconter : ce qui la poussait à arpenter la grève, ce qu’il était advenu de ses proches, la raison de sa soudaine disparition. Toutes ces questions en suspens… 

Alors que je terminais l’écriture de La Chronique des Joyaux, l’image de la Coureuse des grèves s’est cristallisée dans mon esprit. En jonglant un peu avec les différents mythes, je suis rapidement arrivée à la conclusion qu’elle me rappelait une nymphe : une de ces divinités mineures de la mythologie grecque et romaine, associées aux différents aspects de la nature. 

J’ai d’abord penché vers les ondines, mais ça ne collait pas avec les faits. La légende de la Coureuse des grèves prend racine entre L’Islet et Saint-Jean-Port-Joli, et le fleuve est salé à cet endroit. Donc on oublie les créatures d’eau douce comme les naïades ou les ondines. Sauf que l’estuaire du Saint-Laurent, qui donne sur le golfe du Saint-Laurent (un golfe étant une mer en bordure d’un océan, merci Google) commence à la hauteur de Saint-Jean-Port-Joli. Ce qui ouvre la porte sur les néréides et les océanides. 

Pour ceux et celles qui ont lu la saga Windigo, vous êtes bien au fait des jeux de pouvoirs entre le Roi-Mage qui siège en Europe et les créatures surnaturelles en Amérique du Nord. Si la Coureuse des grèves descendait des colons, et non des Premiers Peuples, la logique voudrait que ses ancêtres aient traversé l’océan. Vous voyez où je veux en venir? Ses origines seront d’ailleurs abordées dans la saga, alors je vous laisse le plaisir de les découvrir avec elle au fil du récit. 

Enfin, il me fallait un nom. Je ne m’en cache pas; les légendes arthuriennes ont bercé mon adolescence. Ma chienne s’appelle d’ailleurs Nimue (prononcé ni-mu). Je sais maintenant qu’en français on devrait lire Nimuë (prononcé ni-mou-é), mais à l’époque j’avais uniquement lu le nom à l’écrit, et en anglais de surcroit, et ce n’est qu’en écoutant la série télé « Cursed » que j’ai réalisé mon erreur. Tant pis pour le chien, il est trop tard pour corriger le tir! En français, la Dame du Lac s’appelle plus communément Viviane. L’occasion était trop belle pour la manquer! 

J’ai aussi eu la chance d’observer un duo de cormorans à aigrettes lors d’une visite à la Base plein air de Saint-Foy cet été. Deux grands oiseaux au plumage noir, perchés sur un ponton, les ailes écartées pour les sécher au soleil. Noir comme les cheveux de la belle Viviane. Son nom de famille était trouvé! 

Comme j’ai l’intention de plonger Viviane Cormoran au cœur de l’action, je l’ai dotée d’une curiosité dévorante et d’une débrouillardise colorée. Dans un prochain article, je vous présenterai sa covedette, dont la légende est présente dans la même région. 

La première partie de cette saga sera disponible le 8 décembre 2022. 

Les Plumes vous offrent Les Orageuses

Il y a deux ans déjà, Lyly Ford recrutait une quinzaine d’autrices de fantasy pour lancer un groupe le temps du mois de l’imaginaire. Les Plumes de l’imaginaire sont nées! Nous avons eu un plaisir fou, assez que nous avons décidé d’un commun accord de poursuivre l’aventure.

Cet été, C.C. Mahon a suggéré de mettre sur pied un recueil pour souligner l’anniversaire du groupe. Dix d’entre nous ont relevé le défi, car nous sommes toujours aussi passionnées qu’au premier jour. Nos horaires sont chargés, nos journées sont bien remplies. Il n’empêche que nous avons choisi de mettre la main à la pâte (ou le crayon au papier?) pour le plus grand bonheur de nos lectrices et de nos lecteurs!

Pour ma part, je planchais déjà sur une nouvelle dans l’univers du Windigo, alors ça tombait sous le sens de rester dans les parages. J’ai finalement décidé de revisiter un personnage que j’affectionne beaucoup : Sorcha Murphy, Sentinelle de la meute des Faoladh et précieuse alliée d’Ellie dans la trilogie originale.

Pour obtenir la recette parfaite, j’ai ajouté une valeur sûre : le Bonhomme Sept Heures. J’ai fouillé dans les archives et j’en ai sorti un trio de corneilles trouble-fêtes. Dans le folklore québécois, j’ai repêché la Dame aux glaïeuls, sombre revenante qui étrangle ses victimes par nuit de nouvelle lune. Enfin, du côté des légendes autochtones, j’ai recruté les foudroyants Kaqtukaq, des esprits de la tempête Mi’kmaq.

L’orage gronde! Découvrez un extrait de ma nouvelle « Froudre mystique« , disponible le 31 octobre 2022 dans le recueil Les Orageuses.


Mon souffle se condensa en buée tandis que je balayais la rue du regard. Ma patrouille était peut-être terminée, mais comme Sentinelle, je devais être alerte en tout temps. Mon frère avait payé de sa vie pour m’apprendre cette leçon. 

J’empruntai la rue qui me ramènerait à la limite ouest du quartier, près de la route de Fossembault. À cette heure, la circulation était éparse et le passage des voitures ne produisait qu’un discret grondement au loin.  

Aussi, je le remarquai aussitôt lorsqu’une voiture ralentit pour tourner. J’accélérai le pas pour atteindre l’intersection et arrivai en même temps qu’une Chevrolet Impala blanche des années 2010. Le modèle s’identifiait aisément, pas que je m’y connaissais, mais il avait été utilisé par la police locale aussi bien que nationale pendant plusieurs années. La voiture ralentit et s’arrêta à ma hauteur. Je sourcillai en reconnaissant le conducteur. La vitre s’abaissa et le vieil homme se pencha vers moi avec un sourire. 

— Mademoiselle Murphy, vous êtes resplendissante, comme toujours. 

— Monsieur Rodrigue, le saluai-je. Que nous vaut le plaisir de votre visite? 

Son sourire s’agrandit et des plis se creusèrent dans ses joues, signes d’une longue vie bien remplie. On aurait dit un gentil grand-père, mais la vérité n’aurait pas pu être plus différente. Le Bonhomme Sept Heures avait beau être un allié de la meute, il n’en restait pas moins une créature surnaturelle puissante. Le folklore le dépeignait comme un être maléfique et sinistre, un vagabond offrant ses services de ramancheur que les parents utilisaient pour menacer les enfants indisciplinés. Il replaçait les os, d’où la racine de son nom en anglais bone setter, et en échange, il se nourrissait de la douleur de ses patients. 

Jusqu’à l’an dernier, son rôle dans la communauté surnaturelle avait eu le même effet que sur les enfants : sa seule mention suffisait pour obliger les véritables monstres à bien se tenir.  

Comme aucune rencontre des Clans n’était prévue à court terme, la raison de sa visite pouvait aller de la simple courtoisie à l’annonce d’une catastrophe imminente. J’avais suffisamment confiance en sa loyauté à la meute, ainsi qu’en mes aptitudes au combat, pour m’approcher du véhicule. Il jeta un regard à la ronde avant de se pencher vers moi. 

— J’avoue que j’avais espoir de tomber sur une des Sentinelles plutôt que sur Christian lui-même, répondit-il. 

Je sourcillai à cet aveu, car s’il ne voulait pas parler au chef de la meute, il sous-entendait qu’il voulait notre aide, mais pas de manière officielle. 

— Je ne vous croyais pas si vieux que vous ayez besoin d’aide pour enterrer vos propres cadavres. 

Ses épaules tressautèrent à son rire silencieux. 

— Non, aucun décès cette fois. Du moins, pas pour l’instant. 

Son expression redevint sérieuse et il me tendit un bout de papier. Une adresse y figurait, celle d’un endroit de l’autre côté de la ville de Québec, à l’est, un peu avant le comté de Charlevoix. Je relevai la tête avec un regard perplexe. 

— Une créature se promène à Château-Richer et elle a causé du grabuge. J’ignore de quoi ou de qui il s’agit, mais c’est peut-être un Fae, voire un sauvageon. 

Je tapotai la note avec une grimace. Si un Fae s’amusait à semer la zizanie sur notre territoire, avec ou sans l’approbation de la reine Mab, la situation dégénérerait inévitablement en scandale politique. 

— Qu’est-ce qui vous fait penser à un Fae? demandai-je. 

— Une croix de chemin a été « vandalisée ». Plusieurs arbres aux alentours ont été foudroyés, trop pour que ce soit une coïncidence. L’autre possibilité, c’est que ce soit un démon en vadrouille, mais j’ai passé un appel à Ulfric et il m’assure que tout est sous contrôle de son côté. 

Je plissai les lèvres en considérant la fiabilité du chef des démons. Ces derniers étaient presque aussi retors que les vampires. Sauf que le Bonhomme Sept Heures avait une alliance de longue date avec eux et j’étais encline à le croire sur parole. 

— Et l’oiseau-tonnerre? 

— Aux dernières nouvelles, Sahale est en Colombie-Britannique pour arbitrer une dispute de territoire entre sasquatchs1

— Ça aurait été trop simple, raillai-je. Selon vous, la créature est-elle hostile? 

Ses doigts tambourinèrent sur le cadre de sa portière. 

— Difficile à dire. C’est suffisant pour attirer l’attention des résidents, et éventuellement celle des autorités. Mieux vaut intervenir tout de suite. 

J’acquiesçai et me redressai. 

— Je vous tiendrai au courant de mes découvertes. 

— J’ai toute confiance en votre discrétion, mademoiselle Murphy. 

Je haussai un sourcil sarcastique. S’il croyait que je ne mettrais pas Christian au courant de l’affaire, il se mettait le doigt dans l’œil. Son sourire se fit carnassier, mais il ne répondit pas, se contentant de remonter sa fenêtre. Je reculai d’un pas pour le laisser manœuvrer tandis qu’il faisait demi-tour pour reprendre la route principale. 

Comme protecteurs de la région, les Faoladh étaient souvent sollicités pour ce genre de mission. J’avais moi-même plus d’une fois enquêté sur ce genre de situation. J’irais jeter un coup d’œil, le plus tôt sera le mieux, mais l’idée d’y aller seule me semblait imprudente. J’agitai la note par-dessus mon épaule. 

— Ton avis? 

Des branches craquèrent lorsque Bryan sortit de sa cachette. Il inclina la tête pour étudier l’adresse. Son odeur naturelle de sauge, énergisante et pure, emplit mes narines, dissipant certaines de mes craintes quant à l’éventuelle menace présentée par une créature capable de manipuler la foudre. 

— Il reste environ trois heures de clarté, et le souper sera prêt à notre retour. 

— Qui a dit que je t’invitais? 

Une lueur amusée traversa son regard. 

— Tu peux demander à Rian de t’accompagner, mais tu sais que je suis le meilleur pisteur. 

Même si mon orgueil prenait un coup chaque fois, je devais admettre que Bryan avait le meilleur nez de la meute, et un sens inné de la traque. Avec un peu de chance, le mystérieux Fae nous donnerait assez de fil à retordre pour que j’oublie mes problèmes quelques heures. 

— Bien, mais on prend ma voiture. 

Bryan fronça le nez avant de hausser les épaules. Avec un sourire triomphant, je courus vers ma maison pour changer de tenue.  

Un extrait du livre Le zénith nacré

Le voici, le voilà! Mon petit dernier est prêt à prendre son envol. *.*

C’est drôle, parce qu’en ce moment cette phrase est à double sens, avec mon plus jeune qui entre à la maternelle alors que je me prépare à publier mon 9e livre. Je vois vos yeux s’arrondir derrière vos écrans. Oui, 9! Cet exploit est en partie grâce à vous, chers lecteurs, chères lectrices, car vos retours ont nourri la passion d’écrire qui m’anime. Je ne vous remercierai jamais assez de votre confiance et de votre enthousiasme.

Je ne mentirai pas : l’écriture de ce troisième tome a été sportive. D’une part, j’avais hâte d’écrire ce tome, car Dariane me trottait dans la tête depuis Le crépuscule violet, mais aussi parce que d’autres projets se bousculent dans ma tête. Donc j’avais hâte de l’écrire, mais aussi hâte d’avoir fini de l’écrire! Oh le paradoxe… Car ce projet a pris plus de temps que prévu à écrire, et il a dépassé mes attentes en terme de longueur : il y avait beaucoup de personnages à qui rendre justice, notamment ceux des deux premiers tomes, en plus de la relation complexe entre la précieuse et son maître d’armes.

Comme vous l’avez peut-être remarqué dans les deux premiers tomes, Dariane est – comment dire – exigente envers elle-même aussi bien que les autres. Et elle ne m’a pas épargné! Pour ceux qui me connaissent un tant soit peu, vous savez à quel point j’affectionne mon planning. J’ai dû bousculer et repousser certains délais. Alors bon, il n’y a pas mort d’homme, si ce n’est mon côté discipliné qui en a bavé. Mais j’aime Dariane de tout mon coeur et elle méritait que je lui rende justice.

Voici pour votre plus grand plaisir, et pour vous faire patienter jusqu’au 22 septembre, un extrait du roman Le zénith nacré.


Brenlir
La salle était bondée à mon arrivée. Nous en aurions pour des heures à traiter toutes ces requêtes. Je m’efforçai de sourire tandis que je saluais d’un signe de tête les visages familiers. Dame Morwen et Dariane discutaient sur le dais, leurs voix trop basses pour que je distingue les paroles.

Les deux femmes n’auraient pas pu être plus différentes. La seigneuresse possédait une chevelure épaisse et d’un roux semblable aux flammes, un contraste intéressant avec la pâleur de sa peau. La précieuse quant à elle arborait de longs cheveux lisses dont la couleur rappelait le bois brûlé ; le brun dominait au travers de mèches allant du doré au noir. Ses yeux étaient d’un bleu aussi éclatant que certains bijoux turquoise de dame Morwen. Je m’approchai des deux femmes et les saluai d’une rapide courbette. Le visage de la seigneuresse se fendit d’un sourire et elle posa une main sur mon bras.

– Je suis contente que tu aies pu te libérer.

Elle inclina subtilement la tête pour indiquer le côté de la salle où le sénéchal Gaur se tenait les bras croisés.

– Bien sûr, répondis-je. Le nombre de pétitions semble élevé, même pour un début de festival.

Le pincement de lèvres de Dariane me fit hausser un sourcil. Elle se reprit aussi vite et m’offrit une expression sereine. Un doute s’insinua en moi. Savait-elle quelque chose qui nous échappait? J’avais beau tourner la question sous tous les angles, j’étais incapable de trouver une cause pour cette soudaine affluence. L’intendant Banut s’avança au milieu de la salle avant que je puisse l’interroger. Il martela le sol de son sceptre cérémoniel pour intimer le silence. Dame Morwen gagna son siège et je fis de même.

À gauche du dais, le maître archiviste chuchotait à l’oreille d’une apprentie. Je fouillai ma mémoire pour me rappeler le nom de la jeune femme. Elle était arrivée quelques semaines plus tôt sous la recommandation du seigneur du château Violet. Sanika. Elle relâcha son souffle et se frictionna les paumes avant de s’atteler à transcrire les échanges du jour. Ce petit geste était le seul signe trahissant sa nervosité, car sa main était sûre tandis que la plume courait sur le parchemin. Tant mieux pour elle; elle irait loin avec un tel aplomb.

Le premier demandeur s’avança et expliqua le terrible glissement de terrain qui avait emporté une partie de sa ferme. Dame Morwen eut tôt fait de dispenser une somme pour le dédommager et je promis d’envoyer une escouade de simarg pour évaluer les besoins des autres hameaux aux alentours. La pétition suivante concernait une querelle entre marchands du port à la suite d’un accident naval, et dame Morwen dut trancher pour offrir une solution équitable.

À la demande suivante, le sénéchal Gaur s’avança, le pli de sa bouche témoignant de son mépris. Dès qu’il eut la parole, il se lança dans une énumération de reproches et d’affronts, menant vers la conclusion logique que nous lui devions une nouvelle tour de guet. Je me levai de ma chaise avec une expression sévère : son mouvement de recul fut instinctif. Je ne prenais aucun plaisir à intimider les gens, mais les petits tyrans ne comprenaient rien d’autre que la force ou la menace. Je mettais un point d’honneur à agir avec dignité, car c’est ce qu’on attendait d’un bon maître d’armes, mais pas au point de négliger les atouts que la nature m’avait fournis.

– La dernière attaque sur le cadran Est remonte à plusieurs années, contrai-je. Une tour a d’ailleurs été installée près de Morrenlast. Les rapports de nos troupes ne sont qu’une formalité puisqu’il ne s’y passe jamais rien. À l’opposé, Bulenport rapporte des incidents de plus en plus fréquents. La sécurité de nos gens est notre priorité et c’est ce qui dicte la répartition de nos ressources. En tant que sénéchal du quatrième bourg en importance, je suis sûr que vous comprenez.

Les mâchoires du sénéchal Gaur se crispèrent au rappel de son rang. Je penchai la tête avec un regard inquisiteur pour l’inciter à réagir, mais il se contenta de hocher la tête avant de s’éloigner. Les yeux de la scribe croisèrent les miens et j’y vis une lueur amusée avant qu’elle ne reporte son attention sur sa transcription.

Je repris ma place et ne manquai pas de remarquer les poings serrés de Dariane. Un observateur peu habitué ne l’aurait pas relevé, car elle exerçait une discipline de fer sur ses propres réactions, mais ses traits étaient tirés et son teint moins éclatant. Je repassai les derniers échanges dans l’espoir de trouver un lien entre son trouble et les requêtes, mais rien ne me sautait aux yeux.

Tandis que les pétitions poursuivaient leur cours, je dressai le bilan de leur nature. La malchance semblait affliger bon nombre de nos citoyens. À première vue, aucune cause commune ne pouvait être attribuée à cette variété de problèmes, mais quelque chose clochait. Quelque chose d’assez sérieux pour affecter la précieuse.

L’intendant annonça une pause, et je rejoignis dame Morwen ainsi que Dariane dans le petit salon attenant. La seigneuresse soupira et s’étendit sur une méridienne.

– C’est sans fin. Je sais que je me répète, mais j’ai l’impression que chaque année, la liste de demandeurs s’allonge.

Dariane s’éloigna pour regarder par une fenêtre plutôt que de lui répondre. Les rayons du soleil caressaient son visage et mes yeux suivirent la courbe délicate de son cou. Je pouvais m’imaginer écarter le tissu de sa robe pour explorer le contour de son épaule. L’idée du contact satiné de sa peau était suffisante pour qu’un chatouillement envahisse mes doigts.

Sauf qu’elle n’accueillerait jamais ce contact avec autre chose qu’un refus glacial. Un mélange de regret et de résignation tourbillonna dans ma poitrine. Je repoussai mon attraction pour me concentrer sur ce que je pouvais faire pour elle. Pour nous tous. Je m’éclaircis la gorge, disciplinant mon attention sur les audiences du jour et leurs causes probables.

– Peut-être que certaines racines du joyau se sont mises à diverger. Ça pourrait expliquer une hausse des problèmes recensés par les bourgs les plus éloignés.

Dariane pivota aussitôt vers moi avec un regard courroucé.

– Bien sûr que non. Tu devrais le savoir : les racines ont encore étendu leur portée cette année.

Je retins une grimace d’excuse à son accusation. J’aurais effectivement dû le savoir, et c’était une des choses que j’avais la ferme intention de rectifier. Si la magie refusait de coopérer pour me permettre de jouer pleinement mon rôle de maître d’armes, j’allais trouver un autre moyen, ne serait-ce que par mon acharnement à résoudre les problèmes un par un. Dame Morwen se redressa sur un coude, le regard fixé sur la précieuse avec un froncement de sourcils.

– En sommes-nous certains?

La précieuse se tourna vers elle, incrédule qu’elle fasse écho à mes paroles.

– Une poignée de pétitions ne suffisent pas à affecter le joyau, répondit-elle avec fermeté.

– De toute évidence, dit la seigneuresse en agitant une main désinvolte. Il n’empêche que nous devrions revoir la répartition des bourgs et leur développement. Je pense que nous n’avons pas été assez stratégiques, et nous en subissons aujourd’hui les conséquences.

Dariane acquiesça avec une légère génuflexion.

– Comme il plaira à ma dame.

Le coin des yeux de dame Morwen se plissa devant la formalité de cette réponse. Je pouvais compatir, car cette froideur m’avait transpercé le cœur plus d’une fois, surtout au cours des dernières années. Avec les enfants et les simargs, elle faisait preuve d’une douceur qui disparaissait lorsqu’elle interagissait avec le reste de son entourage.

Une série de petits coups à la porte m’empêcha de tester son stoïcisme pour creuser ce qu’il cachait. La tête de l’intendant Banut apparut dans l’ouverture, son teint crayeux. Ses yeux écarquillés laissaient présager le pire.

– Mesdames, messire, une délégation vient tout juste d’arriver.

Un soupir échappa à dame Morwen et elle se remit sur pieds.

– Faut-il les faire patienter ou a-t-on déjà passé toutes les demandes importantes?

Le regard de Banut glissa vers Dariane puis revint vers la seigneuresse.

– Je ne crois pas qu’on puisse les faire attendre.

Je retins mon propre soupir à l’idée que les procédures du jour s’éternisaient. J’avais promis à mes enfants de jeter un coup d’œil à leur plus récent projet : leur instituteur s’était lancé dans l’enseignement du travail du bois. Jana avait décidé de façonner un bâton de marche (que je soupçonnais d’être en réalité un bâton de combat) tandis que Vyn avait mis la main sur les plans de fabrication d’une flûte. Mon cœur se serra à l’idée de leur déception, car mes obligations me retenaient souvent loin d’eux. Avec un peu de chance, j’aurais le temps de passer les voir avant le repas du soir.

Le bruit des conversations dans la salle d’audience nous parvenait par la porte entrouverte et les courants d’agitation me firent porter la main au pommeau de mon épée par réflexe. Fidèle à son habitude, la chaleur de l’éclat du joyau imprégna mes doigts. C’était le seul moment où j’arrivais à interagir avec ce dernier : grâce à un contact direct. Je poussai ma conscience dans l’énergie chatoyante pour percevoir les nouveaux venus. Mes sourcils se haussèrent de surprise. La journée allait prendre une tournure bien différente.

– Allons-y.

Banut recula pour nous laisser franchir la porte et je passai le premier. L’exclamation étouffée de dame Morwen témoigna de sa consternation : elle savait que cette brèche protocolaire signifiait un danger potentiel. L’énergie du joyau tourbillonna entre nous comme l’inquiétude de Dariane se mêlait à celle de la seigneuresse.

Arrivé sur le dais, je pus étudier les membres de la délégation en question. Les trois premiers individus avaient le teint basané des gens du Sud, et leurs vêtements bigarrés les identifiaient comme des caravaniers. Deux d’entre eux portaient l’épée tandis que le troisième arborait une cithare passée en bandoulière. Son visage m’était familier et un souvenir me revint; le ménestrel avait séjourné au château, mais son départ datait d’avant mon entrée en fonction en tant que maître d’armes. Vu notre différence d’âge, nous n’avions pas fréquenté les mêmes cercles, d’autant que ma carrière militaire avait accaparé tout mon temps, mais il avait été fort apprécié par les habitants du château à l’époque où sa musique animait les soirées.

Les trois autres individus présentaient de loin le tableau le plus intéressant. Leur chevelure était aussi noire que la nuit et leurs yeux partageaient la même teinte ambrée que le miel.

Des Sylphes.

Mon regard parcourait encore leur groupe lorsque j’entendis Dariane ravaler son air. Un coup d’oeil me suffit pour confirmer qu’elle était livide. L’émotion subjacente était toutefois plus près de la détresse que de la colère. Mes doigts se crispèrent pour résister à l’envie de la rassurer. Dame Morwen prit conscience du problème au même moment et elle passa son bras dans celui de la précieuse, feignant de se raccrocher alors qu’elle offrait plutôt du soutien à cette dernière. Je relâchai mon souffle, soulagé de savoir Dariane épaulée. Devant nous, les expressions des Sylphes s’assombrirent, mais ils ne modifièrent pas leur posture pour autant.

L’intendant claqua le sol de son bâton pour faire taire les murmures qui couraient autour de la salle. Les deux hommes armés d’épée eurent un mouvement de recul, sans toutefois toucher à leurs armes. La situation était alarmante, mais pas encore catastrophique. Une fois le silence revenu, Banut prit la parole.

– Le château Nacré accueille pour la première fois en… 260 ans… une délégation sylphe. Je vous présente la consule Syviis, accompagnée de ses conseillers Rowara et Somir. Ils sont en compagnie des, euh, caravaniers Jabal et Rauk ainsi que de Luan le ménestrel.

Derrière moi, Dariane inspira de façon audible. Je n’osais pas me tourner pour observer sa réaction, car la consule s’avança, bras tendus. Dans ses mains reposait un large morceau de tissu blanc replié plusieurs fois pour former un épais triangle.

– Je vous offre cette étoffe vierge en signe de notre bonne volonté. Puissiez-vous lui donner la teinte de vos désirs.

Je retins le sourire qui voulait étirer mes lèvres. C’était bien joué de la part des Sylphes. Luan ou un des caravaniers devait les avoir informés de la symbolique de ce geste. Il fallait remonter à un événement historique où des pilleurs du Sud avaient causé énormément de ravage sur nos côtes. Pour cesser le cercle vicieux des représailles, un de nos défunts seigneurs avait utilisé cette offrande de paix. Il aurait été mal venu de notre part de les rabrouer devant une telle initiative.

Dame Morwen descendit les marches du dais pour rejoindre la consule. J’avançai un pied, les genoux légèrement fléchis, prêt à intervenir si la situation devait tourner au vinaigre. Elle inclina la tête avec déférence et accepta l’étoffe.

– Je suis honorée par votre visite, mais j’avoue que vos motifs me laissent perplexe. Après la signature de la reddition, votre peuple a concédé qu’il ne se mêlerait plus jamais des affaires des Hommes de sang.

Le ménestrel s’avança et exécuta une courbette digne des courtisans les plus expérimentés. Son regard pétillait tandis qu’il nous étudiait à tour de rôle.

– Mesdames, messire, si vous me permettez, je voudrais vous présenter mes compagnons en bonne et due forme.

Ses mains virevoltèrent tandis qu’il reculait pour désigner la consule. Ses gestes étaient habiles et gracieux. Cette agilité devant se traduire au combat, car je n’avais pas manqué de remarquer le couteau qui pendait à sa ceinture. Trop long pour faire à manger, trop court pour attirer l’attention des gardes. Je rectifierais cette erreur auprès des soldats à la prochaine rotation. Le ménestrel posa une main sur son cœur et se lança :

– Devant vous se tient l’héritière d’une nation de cendre, celle dont le nom est passé de Rancœur à Compassion. Ma belle dame a regardé son peuple toucher le fond de l’abîme et elle a passé chaque jour à gravir la pente qui la mènerait vers l’éclat du soleil.

La belle dame en question lança un regard d’avertissement au ménestrel, mais ce dernier n’en fit pas de cas. Il se tourna vers nous, les bras écartés.

– Un jour, elle a entendu un appel. C’était une perche tendue par de lointains compatriotes; des exilés, des mal-aimés. Elle a risqué sa sécurité pour s’enquérir de leur demande. Se faisant, elle a découvert un scénario bien plus sinistre; celui d’un équipage en mal de survivre. Non seulement elle a accordé sa sagesse à ses frères et sœurs de chair, mais elle est venue en aide à un précieux.

Des exclamations surprises traversent la salle, les spectateurs sous le charme de son envolée lyrique. Les plis au coin de la bouche de la Sylphe laissaient toutefois penser que le ménestrel embellissait une partie de l’histoire. Dariane était immobile, semblable aux statues de jardin. Luan pivota sur lui-même pour s’adresser à la foule.

– Un précieux cher au cœur de notre douce Dariane.

Je pinçai les lèvres à la certitude qu’il était délirant. Personne n’aurait utilisé ce mot pour décrire la précieuse. Elle était magnifique, mais comme l’est un paysage montagneux à l’horizon : grandiose, mais distant. Le ménestrel reprit, les mains en coupe autour d’une offrande imaginaire.

– Les Sylphes qui se tiennent devant vous aujourd’hui ont participé à la bataille pour délivrer le château Carmin.

Des négations s’élevèrent de la foule, mais il semblait s’y attendre, car il pointa les gens assemblés du doigt.

– Trop occupés à veiller sur vos terres, vous avez perdu de vue la tragédie qui se déroulait « au bout du chemin ». Car la comptine le présente si bien; le château Carmin est isolé de ses pairs. D’immondes créatures ont profité de cet éloignement et ont semé le chaos et la destruction sur ses terres.

– En voilà assez!
La voix de Dariane fit sursauter toute la salle. Les regards se posèrent sur elle et le rouge lui monta aux joues. Elle qui était toujours en contrôle, voilà qui tranchait. J’avançai vers elle, prêt à intervenir. Même si la délégation n’avait rien fait, mon inconfort allait grandissant devant le trouble de Dariane. J’aurais voulu lui épargner la tourmente causée par cette rencontre difficile, bien que mon rôle fût de défendre le château et non le cœur de sa précieuse. Mon mouvement dut la rappeler à l’ordre, car elle se redressa et ses mains lissèrent l’étoffe de sa robe. Son agitation était palpable, mais elle s’efforça de sourire.

– J’ai été en communication avec Caysen, et la situation n’a rien d’aussi catastrophique. Un nouveau seigneur a pris le relais et il est appuyé par une maître d’armes compétente originaire du château Bleu. La situation est maîtrisée.

– L’est-elle vraiment? lança le ménestrel avec désinvolture. Pardonnez-moi, ma dame, mais les créatures ont simplement été mises en déroute. Tout porte à croire qu’elles marchent en direction de vos terres, quelques heures à peine derrière nous. Nous sommes, hélas, les messagers d’un avenir funeste si vous n’intervenez pas au plus vite.

Il tendit un épais parchemin fermé par un sceau de cire. Vu la colère dans les yeux de Dariane, je m’empressai de descendre du dais pour intercepter le document, damant le pion au maître archiviste. Je brisai le sceau et déroulai le parchemin. Maître Ofor me fusilla du regard, les mains crispées sur sa table de travail. Il aurait probablement bondi hors de sa chaise s’il n’avait pas été aussi avancé en âge. L’intensité de la réaction de Dariane me poussait à essayer de comprendre la situation pour identifier et résoudre le problème sans délai.

Mon regard parcourut le texte et j’y vis la confirmation des propos de Dariane quant au nouveau triumvirat en place. La menace était dépeinte comme inexorable et maligne : maître Maelora nous exhortait à passer à l’action. Je remontai les marches du dais et tendis la missive à dame Morwen. Dariane fulminait à ses côtés, mais sa colère était un prix que j’étais prêt à payer pour sauver notre château. Même si mon affection pour elle teintait chacun de mes gestes, c’était mon ultime mission et elle ne verrait jamais d’un bon œil que je la néglige. Je pointai la missive et parlai assez fort pour que toute la salle m’entende.

– Le message de la nouvelle maître d’armes est alarmant et mérite toute notre considération.

Dariane se pencha vers moi et parla tout bas, les dents serrées.

– La menace a déjà été discutée avec Caysen et je l’ai jugée mineure.

Je haussai un sourcil et avançai jusqu’à me retrouver assez prêt pour qu’elle doive lever les yeux.

– Je suis le maître d’armes du château Nacré et il m’incombe d’évaluer le danger posé par une telle menace.

Elle serra les poings et s’empressa de les cacher sous ses longues manches. Mon cœur se serra devant sa frutration. Ma seule consolation était de savoir que j’agissais pour le bien de nos gens. Dame Morwen releva des yeux troublés de sa lecture.

– Voilà qui jette un éclairage tout autre sur la situation à l’ouest. Maître Brenlir, vous avez côtoyé maître Maelora par le passé. Quelle est votre impression quant à son sérieux?

– C’est la digne fille de son père, le maître d’armes Vylok, répondis-je. En tant que perle du château Bleu, elle a toujours fait preuve d’un sérieux et d’une discipline irréprochables. Son message est à prendre avec le plus grand sérieux.

La seigneuresse hocha la tête puis se tourna vers les Sylphes.

– Nous acceptons votre offre de paix et nous accueillons votre délégation en nos murs.

Lexique France – Québec

Attachez votre tuque avec de la broche, je vous paye la traite! 

Traduction : Tenez-vous bien, c’est moi qui offre. 

Bon, je vois déjà les yeux vitreux de nos cousins outremer. Ne vous sauvez pas!!! Promis, j’arrête avec les expressions colorées. De toute façon, vous n’en trouverez que très peu dans mes romans. J’ai toujours en tête mes lecteurs internationaux lorsque je corrige mes textes et je ne suis jamais tombée dans l’excès avec les régionalismes (ou du moins j’essaie).  

Malgré tout, les commentaires étaient récurrents au sujet de mon vocabulaire, et une critique en particulier déplorait, et je cite, “Dommage que ces romans aient été écrits en québécois ; il y a beaucoup d’américanismes.”  Perdon? De kessé? Vous l’aurez deviné, mon orgueil était piqué! 

Alors je suis partie en quête du juste milieu : je ne voulais pas compromettre ce qui rendait ma plume différente, mais je voulais quand même diminuer la friction pour mes lecteurs européens. J’ai donc recruté une équipe de 10 lectrices en leur donnant le mandat de relever les expressions et les mots qui les écorchaient dans la série Windigo. Certaines m’ont remis une liste d’à peine quelques lignes tandis que d’autres avaient plusieurs pages de notes. Ahem. Un score de 2-0 pour mon pauvre orgueil… 

Parmi les points relevés, certaines différences sont régionales et ne nuisent pas à la compréhension : comme un canot, que nos amis Français écrivent canoë. Ça ne change rien à l’objet dont il est question, mais j’étais quand même disposée à insérer une note de bas de page pour faciliter la lecture.  

D’autre part, il y a des mots qui font vraisemblablement parti de l’usage courant, voire même des expressions acceptées par l’Office québécois de la langue française, mais qui ne sont pas utilisés en France. Ce ne sont donc pas des formes fautives, ni des “américanismes”. Je les considère plutôt comme des tendances linguistiques. 

Je vous offre mon top 5! 

#5 Envoyer la main 

Alors on me dit que ce serait un anglicisme, mais nos voisins à tête carrée disent plutôt “wave”, ce qui me laisse perplexe car on le traduirait par onduler ou voguer. Si pour les Québécois “envoyer la main”, c’est faire un signe de la main, nos cousins français n’”envoient” la main que si elle a été coupée au préalable puis emballée et postée… :O 

#4 Déprendre 

Au Québec, on a l’habitude de déprendre nos voitures des bancs de neige, mais de l’autre côté de l’Atlantique, ce verbe fait plutôt référence à une situation immatérielle, comme se détacher d’une personne ou se débarrasser d’une mauvaise habitude. Je suis convaincue que s’ils subissaient nos hivers, ils diraient comme nous. 😉 

#3 Barrer et débarrer 

Dans la vie de tous les jours, je demande à mes enfants de “barrer la porte de la maison” et de “barrer la voiture”… Mais c’est fautif : on barre une rue, ou on tient la barre d’une embarcation. Débarrer, quant à lui n’est pas une forme fautive, mais uniquement en usage au Canada. Le verbe viendrait d’une forme vieillie, à l’époque où des barres étaient utilisées pour bloquer les porte ou les fenêtres. C’est encore plus savoureux dans l’expression “T’es pas barré de me dire ça”. J’invite nos amis Français à écouter la chanson “T’es pas barré” de la Famille Soucy. Vous me remercierez après pour cette perle 😛 

#2 Cogner à la porte 

Je soupçonne que c’est la connotation violente qui gêne nos cousins dans ce cas-ci, car ils définissent cogner par “frapper fort”. Donc si vous êtes un rustre, vous cognez à la porte… sinon, frappez gentiment! N’oubliez pas d’enlever vos chouclaques et de ne garder que vos bas. Pardon, vos couvre-chaussures et vos chaussettes! 😛 

#1 Parking, smartphone, playlist 

Ah oui, vous devinerez que je reviens à la charge avec ces accusations d’américanisme. Sérieux, les Français? XD J’utilise les mots “stationnement, cellulaire et liste de lecture”, de superbes mots de langue française, et vous osez me reprendre? Eh ben oui. Ils ont osé. À l’unanimité, qui plus est. On parlait de juste milieu, n’est-ce pas? Je trace la ligne là! Plutôt mourir que d’écrire parking… 😉  

Au final, l’important c’est que l’histoire vous fasse vibrer, peu importe les mots choisis (et la quantité de notes de bas de page nécessaires). Pour ma part, je retourne “ourdir” mon prochain roman (ouais, parce que les anglophones disent “plot” mais je ne suis pas à l’aise d’utiliser cet anglicisme, parce qu’au Québec une plotte… enfin je vous laisse faire vos propres recherches sur celle-là).  😀

Un extrait de L’aurore carmin

« L’aurore carmin » sort le 24 mars 2022 et je suis impatiente de partager cette histoire avec vous. Caysen et Maelora ont été un couple à la fois difficile et exaltant à mettre sur la page.

Lorsque mon conjoint a suggéré d’inverser les rôles homme-femme, j’ai trouvé l’idée immédiatement fascinante. On met rarement de l’avant des hommes qui jouent un rôle maternel. À l’inverse, il arrive de voir des femmes combattante; on pense à Wonder Woman, Capitaine Marvel, Mulan ou encore Daenerys Targaryen. Je voulais voir le choc entre les deux et bien sûr leur permettre de trouver un terrain d’entente, parce que la nature des joyaux les pousse à vivre en symbiose avec leur entourage.

Dans le premier tome de la série, on voit une précieuse pétillante et vibrante, et si sa rencontre avec Jonas n’est pas parfaite, elle est quand même sous de bons auspices. À l’inverse, Caysen a vécu un important traumatisme lors de la chute de son château. Maelora n’a pas fait preuve d’une grande délicatesse jusqu’à maintenant et on est en droit de redouter cette rencontre fatidique. Cependant, nos deux personnages partagent un point commun : leur détermination à atteindre leur objectif. Caysen veut remettre son château sur pied, et Maelora rêve toujours de devenir maître d’armes.

Je vous invite à découvrir un extrait de « L’aurore carmin » du point de vu de Caysen. Bonne lecture!


Le sol frémit sous mes pieds. Ils arrivaient.  

Je baissai les yeux vers mes habits, soudain conscient que j’allais interagir avec des gens pour la première fois en… Combien d’années avais-je dormi? Car le passage du temps avait laissé ses traces sur le château et j’avais la certitude que mon sommeil avait duré longtemps. Trop longtemps. 

Je traversai le corridor pour sortir sur les remparts. Dans le cadre de porte, j’hésitai. Depuis les fondations, le joyau s’ouvrit à moi et m’envoya une onde d’énergie. Nos réserves étaient basses, mais son désir d’accueillir ces étrangers pulsait en moi. Je passai les mains sur ma tunique et ravivai les couleurs du tissu.  

Était-ce de la vanité? Mon défunt seigneur l’aurait sûrement pensé. 

De ma position, je pouvais voir un nuage de poussière s’élever au-dessus de la route. La pluie avait cessé plusieurs jours auparavant et le ciel était dégagé. Un frisson nerveux me remonta le dos et je retournai à l’intérieur avant que les nouveaux arrivants puissent distinguer ma silhouette sur le chemin de ronde. 

Je descendis les escaliers et traversai la cour en direction de la grande salle. Mon regard s’arrêta sur les pavés dont les interstices disparaissaient sous les mauvaises herbes. Je fermai les yeux et sondai les environs. La terre se lova contre ma présence, heureuse de me retrouver. J’aspirai l’énergie des plantes et la canalisai vers les fondations, me nourrissant de leur force vitale. J’en fis de même avec les ronces et les aulnes qui s’étaient appropriés le chemin menant à la porte principale. Je pris garde à ne pas toucher aux pommiers dans le verger, bien conscient qu’ils étaient la raison de ma survie. 

Mes yeux se rouvrirent et je fus satisfait de voir que l’endroit était un peu plus propre. Mais l’absence de la verdure mettait en relief l’état pitoyable des pierres. Je regrettai aussitôt mon intervention.  

Des voix me parvinrent et une bouffée de chaleur me monta au visage. Mon courage se dissipa comme une brume matinale et je me sauvai en direction de la grande salle. Je n’avais pourtant jamais été un lâche. Quoique mon ancien maître d’armes eut souvent déploré mon manque d’agressivité.  

Un éclair de douleur me fit baisser les yeux et je vis que mes ongles avaient percé la peau de mes paumes. Mon seigneur tout comme mon maître d’armes étaient morts. Leurs opinions n’avaient plus d’importance, même si je devais vivre avec les conséquences de leurs choix. 

Un fourmillement désagréable me parcourut au souvenir des échos qui avaient troublé mon sommeil. Je n’avais eu de cesse de me remémorer les pleurs de mes habitants, affaiblis par la maladie et la malnutrition. Ils m’avaient imploré de les aider, mais mes mains avaient été liées par les décisions de mon seigneur. 

Le claquement des sabots sur les pavés me ramena au présent. La présence de ces voyageurs me permettrait de retrouver un certain équilibre dont le joyau avait grand besoin. Plus longtemps ils seraient sur nos terres et plus le joyau en tirerait les bénéfices.  

Je devais absolument leur offrir un bon accueil. 

Leurs pieds foulèrent les pavés et je les sentis inspecter les lieux, comme autant de chats affamés à la recherche de souris insouciantes dans une réserve. J’inspirai profondément, me refusant à me sauver de nouveau. Une première personne poussa le battant de la grande salle et appela les autres à sa suite. 

Des hommes et des femmes entrèrent, leurs regards parcourant les murs. J’avais restauré les tapisseries en même temps que mes habits et les bannières du château Carmin étaient aussi flamboyantes qu’au jour de la mort de mon seigneur.  

Le crissement d’une pierre à feu précéda l’éclat d’une torche. Les bordures dorées des bannières chatoyèrent sous la soudaine lumière et je mis une main devant mes yeux pour les protéger. Un cri de surprise se répercuta entre les murs.  

Ma présence avait été remarquée.  

J’avançai de quelques pas dans l’intention d’accueillir mes invités. Mais les mains se portèrent aux pommeaux des épées et les mères poussèrent les enfants vers l’extérieur. 

Une vague de colère me submergea et je levai les bras. Les battants de la salle claquèrent et les fuyards durent bondir pour ne pas être happés. Ils étaient venus ici, sans y être invités, et après tout ce temps, et ils pensaient s’en prendre à moi? 

– Que faites-vous sur les terres du joyau carmin? 

Le silence accueillit mes paroles et plusieurs personnes échangèrent des regards. Un homme aux traits sévères s’avança, suivi d’une femme aussi grande que lui, dont la chevelure blonde reflétait la lumière de la torche. Il leva une main en signe de paix et prit la parole. 

– Je suis Lathar, le chef de la caravane Norimshir. Nous avons fait un long voyage pour arriver jusqu’ici. La route a été difficile et nous demandons le gîte. 

Les regrets m’assaillirent. J’étais seul. Personne ne les recevrait. Pas d’intendante, pas de domestiques, ni même de cuisinier. Je secouai la tête, incapable de parler tant ma gorge était serrée. La femme fit un pas de plus et tendit une main vers moi. 

– Tu dois être Caysen. Je suis Maelora, capitaine de garnison du château Bleu. J’ai été envoyée par Sabaya et le château Violet pour évaluer la situation et apporter mon aide au besoin. 

Le nom de la précieuse fit remonter plusieurs souvenirs, ceux de discussions agréables, de partages d’idées et de camaraderie. Un goût amer envahit ma bouche. 

– Combien de temps? 

– Nous sommes partis il y a un peu moins de deux mois. 

Je secouai la tête. 

– Non, depuis combien de temps ai-je été coupé du monde?  

Lathar et Maelora échangèrent un regard et ma patience disparut. 

– Depuis combien de temps m’avez-vous abandonné? Combien de temps avez-vous laissé passer depuis mon dernier appel? COMMENT OSEZ-VOUS FOULER MON SOL? 

Des crissements se firent entendre autour de nous. Le bois des soutènements craqua et des pavés fendirent sous la pression. Les gens attroupés crièrent d’effroi et se blottirent les uns contre les autres. 

Ma colère fondit aussi vite qu’elle avait éclaté. Je mis les mains sur mon visage pour éviter de voir leurs expressions apeurées. Le joyau m’envoya une onde de tristesse. Il tenait vraiment à ce que les voyageurs restent avec nous. Je relevai la tête et soupirai. 

– Je suis désolé. Les années ont été difficiles. La joie de vous recevoir est mitigée avec la douleur de mon attente. 

Les caravaniers échangèrent des regards prudents et un étau m’enserra la poitrine. Maelora prit la parole en premier. 

– Les dernières années ont été mouvementées sur la côte, avec des attaques de pillards et des tempêtes destructrices. Je suis désolée que les secours aient été si longs à venir, mais je te promets que nous avons fait au plus vite une fois que cette mission nous a été confiée. 

J’acquiesçai et fis un effort pour sourire. 

– Les châteaux sont souverains, c’est ainsi que nos seigneurs l’ont voulu. 

Maelora hocha la tête et la main qu’elle avait portée au pommeau de son épée se détendit. Lathar désigna ses gens d’un geste. 

– La route a été difficile, même pour des caravaniers de longue date. Nous te demandons humblement l’hospitalité. 

Le joyau pulsa sous mes pieds, satisfait de la tournure des événements. Une image s’imposa à mon esprit, celle de mon seigneur affalé sur le sol de sa chambre. Même affaibli par la maladie, il avait trouvé l’énergie de me crier des injures, m’accusant de toutes les malchances que nous avions essuyées. Je n’allais pas échanger un tyran pour un autre. 

Je plissai les yeux et accédai aux pouvoirs du joyau. Ma vision se transforma, me permettant de voir les courants de magie et les auras. Plusieurs des personnes présentes avaient des filaments violets, des traces de leur passage auprès de Sabaya, et d’autres prenant leur source dans leur magie intrinsèque. Lathar était baigné d’un rouge semblable à celui des petits fruits d’été, et si j’avais douté de la noblesse de son caractère, il était sans conteste un meneur d’hommes.  

Mon attention se porta sur Maelora et je vis la véracité de son histoire. Son cœur était d’un bleu intense caractéristique du joyau de la même couleur. Pour que la teinte soit si forte, elle devait avoir résidé au château Bleu de longues années. Sur ses mains et ses pieds, des filaments violets s’accrochaient, probablement laissés par ses récents contacts avec Sabaya. 

L’envie irrationnelle me submergea de m’approprier ces couleurs, de les noyer sous un flot d’énergie carmin pour leur donner la teinte de mon joyau, pour les marquer, et que tous sachent qu’ils nous appartenaient. Je les revendiquerais tous pour les garder auprès de moi, pour nourrir le joyau et le voir florir comme avant.  

Une vague de terreur balaya ces idées.  

Prendre soin de tous ces gens serait au-dessus de mes forces. Leurs attentes m’écraseraient sous le poids des responsabilités. Je ne pouvais pas lier ces gens à nos terres.  

Sans seigneur et sans maître d’armes, mon avenir était pour le moins incertain. 

Le regard perçant de Maelora ne m’avait pas quitté et je m’éclaircis la gorge. J’allais répondre à la demande de Lathar, lorsque mon attention s’arrêta sur la femme à quelques pas derrière lui. Leurs énergies s’emmêlaient, les identifiant comme des partenaires. Sa magie à elle était celle de la terre et des arbres, brillant d’un éclat lilas évanescent.  

Sauf à son bas ventre.  

Une lueur bleue royale y iradiait : la couleur de l’amour; celle d’une vie en devenir.  

Un frisson me remonta des pieds jusqu’à la tête devant cette opportunité inespérée. Le brouillard qui recouvrait mes pensées s’effilocha quelque peu sous le vent apporté par cet espoir. Je m’inclinai pour masquer mon trouble et plaquai un sourire sur mes lèvres. 

– Je crains bien de ne pas pouvoir vous accueillir comme il se doit, mais je suis à votre disposition. Bienvenue au château Carmin. 

Un tome pour les rassembler tous

Pouvez-vous croire que la série du Windigo aura bientôt 1 an? Le tome 3 est paru au printemps 2021. Parce que les fans en redemandent, j’ai décidé d’écrire la nouvelle Le coeur du Windigo qui est en fait une petit aventure “romantique” de Karl et Ellie à l’occasion de la Saint-Valentin. C’était le moyen idéal de développer leur relation et jeter un coup d’œil par le trou de la serrure pour voir comment ces deux-là naviguent la scène politique surnaturelle. 

Cette histoire courte a été offerte en cadeau aux abonnés de l’infolettre, mais je voulais aussi donner la chance à tous les lecteurs de mettre le main dessus. La création d’une intégrale était donc l’opportunité rêvée de joindre l’utile à l’agréable. 

En octobre dernier, quand j’ai envoyé mon cahier de charges pour la couverture au graphiste, je n’avais pas d’idée très claire en tête. Quand j’ai reçu sa proposition, la mâchoire m’a décroché! Cette Ellie est superbe apposée sur ce décor mystérieux. Et j’aime bien le clin d’oeil avec la plume, car on la retrouve dans les trois tomes. 

Comme je ne voulais pas faire les choses à moitié, j’ai aussi décidé de faire une édition avec une couverture rigide. À lui seul, le nombre de pages est impressionnant, alors il fallait que ce soit du solide. Au format 7×10″, on parle de 450 pages! Vous allez pouvoir vous servir de ce livre comme butoir de porte… Je vous avoue que cette édition spéciale est aussi en quelque sorte un petit cadeau que je m’offre. Vous en faire profiter est un bonus. 😉

Si l’écriture de la nouvelle m’a prouvé une chose, c’est qu’il reste encore énormément de potentiel dans l’univers du Windigo. Je ne vous fais pas de promesse, mais la muse fait déjà des siennes! 

Je vous laisse sur un petit extrait de la nouvelle bonus. Nos deux amoureux feront la rencontre d’une créature surnaturelle que nous n’avions pas eu la chance d’aborder dans la trilogie (quoi, elle est inédite ou elle ne l’est pas, cette nouvelle! 😛). 

Bonne lecture! 


Le soleil apparaissait entre la cime des arbres de temps à autre, transformant la forêt en une féérie de diamants. C’était du moins ce que mon lien à Ellie me transmettait. 

Pour ma part, je voyais et je sentais les traces laissées par les cerfs, les renards, les lièvres et les hermines. L’odeur musquée d’un lynx me parvenait par intermittence, selon l’angle du vent. Le félin devait être plus haut dans la montagne. Le chasseur cataloguait méthodiquement les pistes et écartait les moins intéressantes. 

Jusqu’à ce qu’une odeur doucereuse attire mon attention. Celle de la mort. 

Je levai le nez et ralentis l’allure. Ellie soupira et tourna la tête, son contentement évident. Je regrettais de devoir la ramener à des considérations plus terre à terre, mais si le Bonhomme Sept Heures nous avait envoyés sur cette piste, c’était parce qu’une créature surnaturelle faisait des siennes. 

Après un moment, l’odeur s’atténua. J’attendis de trouver une clairière et fis demi-tour pour rouler plus doucement. Je retrouvai l’endroit où l’odeur était la plus forte et repérai un espace dégagé entre les arbres.  

La motoneige n’était pas un modèle spécifiquement conçu pour le hors-piste, aussi, je m’assurai de conserver une vitesse stable pour éviter de nous enliser. Une marche de cinquante kilomètres ne me poserait pas de problème, mais ce serait certainement moins au goût d’Ellie. 

L’odeur prit en force, jusqu’à ce que les bras d’Ellie se contractent autour de moi. 

– Ark, qu’est-ce qui sent aussi mauvais? 

J’eus un instant d’hésitation, prêt à lui suggérer de rester ici et d’attendre que j’aille voir seul. Mais je savais déjà ce qu’elle me répondrait. Je ralentis sur le haut du buton et trouvai un espace abrité où la neige était moins profonde. 

Ellie débarqua et fit quelques pas avant d’émettre un grognement inintelligible. Le charnier avait été recouvert par la nouvelle neige, mais les allées et venues des charognards avaient mis en relief les corps les plus frais. 

– Le plus récent date d’hier, dis-je. À l’odeur, je dirais que l’endroit est utilisé depuis quelques mois. 

Elle tourna résolument le dos au spectacle, les mains sur les hanches. C’était tout à son honneur qu’elle n’ait pas déjà rendu son petit déjeuner. Si j’avais été seul, j’aurais peut-être été tenté de m’approcher pour étudier les corps, mais je refusais d’avoir l’odeur d’un autre prédateur sur moi et risquer de la transmettre à Ellie. 

– Si on est ici, j’imagine que c’est signe que le coupable n’y est pas, dit-elle. 

J’acquiesçai, cherchant les pistes les plus fréquentées du regard. 

– Un loup-garou bestial? reprit-elle. 

Je retroussai le nez. Les loups-garous maudits avaient tendance à perdre le contrôle de la bête qui partageait leur corps et de succomber à leurs instincts meurtriers. Heureusement pour Ellie, les Faoladh n’étaient pas susceptibles à ce genre de tragédie et ils surveillaient leur territoire pour éliminer ce type d’individus. 

– C’est Christian qui aurait été appelé. 

– Qu’est-ce que c’est alors? 

Je m’éloignai un peu pour contourner la scène et voir les corps sous un autre angle. 

– Vu les traces de griffures et la façon dont les corps sont démembrés, j’aurais tendance à dire que c’est une créature qui peut se métamorphoser, puisqu’elle est assez douée d’intelligence pour cacher ses méfaits. 

Ellie pâlit, mais hocha la tête. 

– Donc on élimine les mages et les démons de la liste des suspects. 

Le vent tourna soudainement et mes oreilles devinrent douloureuses avant que la pression ne se rétablisse. Une odeur toute particulière me fouetta le visage et je montrai les dents, frustré d’avoir été pris par surprise. 

– Un sasquatch. 

Ellie ouvrit de grands yeux. 

– Ils ne sont pas cannibales d’ordinaire, non? 

Une voix grave résonna entre les arbres. 

– Effectivement, nous ne le sommes pas. 

Le son me permit de le localiser. Son habileté à se fondre dans le décor était puissante, mais elle ne pouvait pas déjouer tous mes sens à la fois. Il était sous sa forme humaine, vêtu d’un habit de neige avec un motif camouflage blanc et gris.  

Son visage était recouvert d’une énorme barbe noire et sa tuque ne laissait voir que des sourcils broussailleux et des yeux sombres. Malgré tout, j’étais certain de ne l’avoir jamais croisé aux rencontres des Clans. 

Je levai les mains en signe d’apaisement.  

– Si nous avons empiété sur ton territoire, c’était involontaire. 

C’était le plus près d’une excuse que je pouvais lui offrir. Même si ces créatures étaient formidables, elles étaient solitaires et je pourrais l’abattre sans trop de problèmes. Sauf que l’intervention du Bonhomme Sept Heures faisait de moi en quelque sorte l’émissaire des Clans. 

Le sasquatch haussa les épaules et son attention se porta sur les cadavres.  

– Je croyais que ce charnier était de ton fait, mais Baptiste m’assure que non. 

Ellie étouffa un grognement outré et la lueur amusée dans le regard du sasquatch confirma qu’il l’avait entendue. 

– Je suis effectivement plus sélectif, dis-je. Mes proies sont marquées d’avance et je n’en dévore qu’une de temps à autre. Mon appétit n’est pas aussi… 

J’allais dire féroce, mais ça aurait été faux. La présence d’Ellie dans ma vie avait modifié l’équilibre que j’entretenais avec mon côté prédateur. Mes pulsions étaient toujours aussi fortes, mais elles étaient plus faciles à satisfaire. Le sasquatch hocha la tête. 

– Oui, on m’a informé que ce n’était pas ta méthode. Quand Baptise m’a promis de l’aide, je ne pensais pas qu’il t’enverrait. 

– Tu ne trouveras pas de meilleur chasseur, fit remarquer Ellie. 

Le sasquatch la considéra avec une expression pensive. 

– Peut-être, mais il est une abomination. Tu es la seule raison pour laquelle je le tolère sur mon territoire. 

Je fronçai les sourcils et Ellie fit un pas dans ma direction, comme si elle voulait me protéger de l’animosité du sasquatch. Ce dernier s’en rendit compte et son sourire amusé me donna envie de lui enfoncer les dents dans la gorge à grand renfort de coups de poing. Ellie le devina et sa mitaine se posa sur mon bras. Il eut la sagesse de lever les mains en signe de reddition puis il porta son attention sur moi. 

– Les femmes de qualité parviennent généralement à inspirer les sentiments les plus nobles aux hommes les plus dépravés. 

Je sentis le regard d’Ellie sur moi et je tournai la tête vers elle. Elle eut un haussement de sourcils interrogateur et je lui répondis d’un sourire narquois. 

– Je suis bien d’accord. 

« Je t’inspire aussi des sentiments moins nobles… » entendis-je flotter entre nous. Je pinçai les lèvres pour ne pas sourire et me tournai résolument vers le sasquatch. 

– Allons trouver ce qui perturbe ton territoire.  

Le sasquatch s’inclina. 

– Je m’appelle Paul. Bienvenue chez moi. 

Bilan – 2 ans

Il y a deux ans, je publiais Gemellus. Mon publiversaire est en réalité en octobre, date de parution de ma première nouvelle, mais décembre est le moment parfait pour réfléchir sur les derniers mois, question de mieux se projeter dans l’avenir. Alors suivez-moi pour un petit retour sur les douze derniers mois. 

Au cours de l’année, j’ai bouclé une deuxième série, celle du Windigo en publiant L’ennemi du Windigo et La chasse du Windigo. Au cours du printemps, la série Dominix Kemp a fait peau neuve avec de superbes couvertures par Deranged Doctor Design. À l’automne, le premier tome de La Chronique des Joyaux est sorti, ajoutant un troisième genre à mon arc. Oups! Qui avait dit de se concentrer sur un seul genre? J’ai oublié son nom aussi vite que son conseil. 😉 

Ce dont je ne me suis pas vantée, c’est que j’ai profité des nouvelles couvertures de Dominix Kemp pour faire des versions en anglais. Au cours de l’année, j’ai donc entrepris de traduire la série et d’établir ma présence sur le marché anglophone. Je comptais publier les trois tomes cet automne, mais Dominus a été reporté à janvier 2022. Il s’avère que le travail de traduction est beaucoup plus chronophage que prévu. Les heures passées sur ce projet ont été fort instructives, mais elles m’ont détournée de mes projets en français. Alors même si l’idée a du mérite, la traduction du reste de mon catalogue sera remise à plus tard. C’est plus important pour moi de continuer à vous offrir de nouvelles histoires, que de conquérir de nouveaux marchés. 

Pendant 2021, j’ai finalement pu mettre par écrit l’histoire que j’avais promise à ma fille, celle qui allait devenir Le crépuscule violet. J’ai ensuite enchaîné avec la suite intitulée L’aurore carmin qui sortira au printemps prochain. Cette série, La Chronique des joyaux, m’a poussée à explorer notamment deux nouveaux éléments: la fantasy médiévale, un troisième genre littéraire, ainsi que la narration à deux voix. J’ai pu capitaliser sur ce que j’avais appris dans mes autres séries (principalement les scènes d’action en science-fiction et la construction d’un univers avec la fantasy urbaine) pour en faire un projet à la fois différent et (espérons-le) mieux que ces prédécesseurs. 

Cette année encore, j’ai fait de belles rencontres et mon entourage ne cesse de s’agrandir. Je suis choyée d’y compter des lectrices passionnées et des collègues volontaires. Mon équipe de lancement a doublé de taille, et j’ai fait la connaissance de nouvelles chroniqueuses dont les retours me motivent à poursuivre.  

Le podcast que j’anime avec ma collègue écrivaine et amie Isabelle D Boutin m’a permis de parler avec un éventail d’auteurs et de formateurs, qui avaient tous de belles expériences à partager. Depuis janvier 2021, ce sont 23 épisodes tous plus enrichissants les uns que les autres, et je suis heureuse de pouvoir redonner à la communauté littéraire un peu de ce que j’y ai puisé. 

Fidèle à moi-même, mon plan pour 2022 est déjà fait. J’y ai incorporé plus de temps mort et de vacances, parce que si la pandémie nous a appris quelque chose, c’est que notre routine peut changer sans préavis! Je prévois clôturer La Chronique des Joyaux avant la fin de l’année 2022, et comme mon temps ne sera pas divisé en raison des traductions, je pourrai me concentrer sur mes nouveaux projets. “Stay tuned” pour plus de détails à ce sujet. 😉 

Merci à mes lecteurs et à mes lectrices. Sans vous, ces histoires n’auraient aucune raison de voir la lumière du jour. Merci à ceux qui travaillent dans l’ombre; mon conjoint David, mes lectrices bêta Valérie, Lorianne et Nathy. Merci aux membres de mon équipe de lancement et aux chroniqueuses dont l’engouement pour mes univers est intarissable. Merci aux autrices des Plumes de l’imaginaire, pour leur soutien et leur folie si semblable à la mienne. Merci aussi aux membres du groupe Facebook du même nom, pour votre enthousiasme. Chaque petit mot, chaque encouragement, chaque retour sont une marche de plus pour me propulser vers ma prochaine histoire. 

Finalement, je ne pouvais pas passer à côté des chiffres! Voici l’année en statistique: 

  • 1 nouvelle publiée dans un collectif d’auteurs  
  • 2 romans publiés en anglais  
  • 3 romans publiés en français pour un total de 7 
  • 7 articles de blog  
  • 145 abonnés Instagram, soit 105 nouveaux 
  • 209 abonnées à l’infolettre, soit 94 nouveaux 
  • 237 abonnées Facebook, soit 107 nouveaux 
  • 528 pages traduites  
  • 759 pages publiées en français  
  • 1 000 minutes de podcast diffusées 
  • Plus de 3 700 copies vendues en 2021, pour un total dépassant 4 900 
  • 130 000 mots écrits, révisés, corrigés et édités  

Entrevue avec Nathy

Pour souligner la sortie du tome 1 de La Chronique des Joyaux « Le crépuscule violet », Nathy d’Eurveilher a offert de m’interviewer. Elle a récemment rejoint mon équipe de lancement, et à ce titre, elle a eu droit au livre en primeur. Et pour elle, ça a été le coup de coeur! Entre la nourriture, les chiens ailés et les relations entre personnages, on a eu une discussion vraiment très intéressante.

Dans cette entrevue, on discute de mon parcours d’écriture, de sa lecture du livre et de ses impressions. On explore l’univers des Joyaux, de la place des femmes fortes, mais aussi des rôles masculins. Je vous invite aussi à consulter l’article complet sur son blog.

Un énorme merci à Nathy pour ce beau moment passé ensemble. Bonne écoute!

Un extrait du livre Le crépuscule violet

J’entame ma troisième année comme auteure publiée en démarrant une troisième série, dans un troisième genre littéraire. Est-ce une coïncidence? Ou alors le signe d’un trouble obsessif compulsif? Peut-être, mais c’est surtout parce j’ai des goûts de lecture variés et c’était inévitable que mon écriture en soit le reflet.

Tout a commencé alors que je travaillais sur la série Windigo; ma fille m’a raconté une histoire et, avec sa permission, j’ai créé l’univers qui allait devenir La Chronique des Joyaux. Bon, j’ai écarté certaines de ses suggestions (principalement pour éviter une poursuite pour droits d’auteur) et certains de mes ajouts n’ont pas obtenu son approbation, mais elle a quand même apprécié le résultat final! On ne peut pas plaire à tout le monde, et ma progéniture est reconnue pour être difficile (voire capricieuse, encore là, ça dépend de vos sources…)

Comme je suis de nature organisée (ou obstinée, la réponse varie selon à qui vous posez la question), je ne voulais pas travailler sur deux projets de front, alors l’histoire a été consignée dans un carnet et j’ai laissé le tout mijoter. Deux ans plus tard, ma vision était précise et je me suis mise à l’écriture avec plaisir. Le ton était différent de mes deux premières séries, et ça m’a permis de travailler de nouvelles facettes de mon écriture.

Une des différences les plus marquées se trouve dans la narration. Alors que je n’ai toujours eu qu’un seul narrateur, chaque livre de La Chronique des Joyaux mettra de l’avant deux personnages, dont les points de vue s’alternent au fil des pages. L’histoire s’y prêtait bien et je crois que ça joute de la texture au récit. Mais n’ayez crainte : comme je suis facilement confuse, je vous ai rendu la tâche facile; les narrateurs sont identifiés en début de chapitre. Vous me remercierez plus tard. 😛

J’ai aussi incorporé beaucoup plus de romance que dans mes autres livres, un élément que j’adore lire, mais que j’hésitais à aborder dans mon écriture jusqu’à maintenant. Une romance réussie est un exercice d’équilibre et de dosage, tant dans les émotions que dans le développement des personnages. Comme je souffre d’une allergie mortelle aux trucs mielleux, je ne pouvais pas concevoir d’écrire un truc sans queue ni tête où la relation est télégraphiée ou grossière (et si jamais elle l’est, par pitié, ne me le dites pas; le déni est une arme puissante). L’histoire devait être campée sur des bases solides, ce qui a donné naissance à un continent complet et un système de magie aux ramifications multiples (oups!). Après 6 livres publiés, je me sentais prête à gravir cette montagne (et récolter quelques cailloux, glisser sur des racines et me salir chemin faisant, misère… le sommet a intérêt d’en valoir la peine!).

Chacun des tomes présentera un précieux ou une précieuse, c’est-à-dire l’avatar d’un joyau magique, ainsi que son maître d’armes (ou celui ou celle qui prétend au titre). Ce sont deux figures complémentaires, mais aussi très différentes. Dans cet univers, les joyaux absorbent de l’énergie par la simple présence des humains sur la base d’une relation symbiotique, c’est-à-dire que les humains en tirent profit aussi. Cette magie a énormément d’impact sur la vie de nos personnages. Je ne vous en dis pas plus et je vous laisse découvrir cet univers fantastique.

Voici un extrait par les yeux de Jonas alors que nous sommes dans la grande salle du château Violet. Bonne lecture!


Luan se leva et me salua d’une courbette. 

– C’est à mon tour de performer. 

Il ramassa l’étui de cuir sous la table et se dirigea vers l’avant de la salle. J’étais trop loin pour entendre leurs échanges, mais Kiall le reçut avec un sourire et un hochement de tête. Luan sortit sa guitare et ajusta les clés tout en grattant les cordes. Il s’assura de croiser le regard de toutes les personnes à la table d’honneur et se présenta. Sa voix claire me parvint par-dessus les conversations. 

– Ma dernière visite au Nord remonte à quelques années déjà, mais j’en ai gardé d’excellents souvenirs. La chanson du pêcheur est une de mes préférées. 

Quelques-uns des habitants du château s’exclamèrent pour l’encourager et Luan se lança dans une ritournelle animée. Il raconta les mésaventures d’un pêcheur qui n’avait pas écouté les prédictions météo de sa vieille mère. Rapidement, les gens se mirent à battre des pieds ou des mains. Luan enchaîna avec une chanson à répondre où un jeune couple annonçait leurs noces précipitées. Je vis une mère plaquer ses mains sur les oreilles de son fils avec le visage fendu d’un sourire. 

L’ambiance était détendue et les enfants quittèrent leurs tables respectives pour s’attrouper autour du ménestrel. Des fiasques d’alcool fort changèrent de main aux tables plus éloignées. C’était le moment pour moi de m’éclipser. Je prétextai avoir besoin des latrines et me levai sans que mes voisins de table sourcillent. Je pris un des corridors moins fréquentés et me glissai dans l’ombre d’une alcôve.  

Une fois certain que personne ne m’avait suivi, je poursuivis mon chemin. 

La disposition du château était assez standard et les agrandissements avaient été faits avec un souci du détail évident. Il y avait peu de corridors obscurs ou de cul-de-sac, mais l’endroit était quand même vaste. La garnison comptait plus d’une centaine d’hommes, s’ajoutait à cela une cinquantaine de domestiques. La famille élargie du seigneur comptait bien pour une dizaine d’âmes de plus. Ce château était presque aussi important que la forteresse dans laquelle j’avais grandi. 

Je venais de trouver les dépenses lorsque quelqu’un se racla la gorge derrière moi. Je fis volteface, ma dague en main. Sabaya leva les mains en signe de paix. Les ombres projetées par la torche au mur n’étaient pas suffisantes pour dissimuler son amusement. Je rangeai ma lame avec une grimace d’excuse. 

– Si Tarinne te trouve ici, tu auras besoin de plus qu’un couteau à dépecer pour l’impressionner. 

– L’intendante? Elle ne m’a pas semblé si terrible. 

Le sourire de Sabaya s’étira un peu plus. 

– Non, mais elle a l’oreille de la cheffe cuisinière. Tu pourrais te retrouver avec tous les morceaux calcinés. 

– Si je me fie à la cuisine de ce soir, il ne doit pas y avoir de plats réellement indigestes servis ici. 

La jeune femme acquiesça avec un sourire en coin puis s’approcha, les mains croisées dans son dos. Son pas était léger et ses mocassins de cuir souple ne faisaient aucun bruit sur la pierre, ce qui expliquait sans doute qu’elle ait réussi à me prendre par surprise. 

– Cherchais-tu quelque chose en particulier? 

Je laissai mon regard se promener sur le corridor et la série de portes fermées. L’endroit était propre et l’éclairage était fonctionnel, mais c’était loin d’être le genre d’endroit qui attire les visiteurs bien intentionnés. Je pourrais difficilement plaider m’être perdu sur le chemin des latrines, alors je haussai les épaules. 

– Je plaide l’ennui. Tout le monde était absorbé par le ménestrel, mais après trois semaines passées en sa compagnie, j’avais besoin de changer d’air. 

Une lueur amusée traversa son regard et quelque chose me dit qu’elle était loin d’être dupe. Elle se balança d’avant en arrière sur ses talons. 

– Fasciné par les châteaux? Je pourrais te faire une visite guidée. 

Je retroussai le nez. 

– Tous les châteaux se ressemblent. 

Son sourire se fit plus grand et je restai pris de court. La plupart des gens se seraient empressés de défendre leur foyer. Je révisai son âge de quelques années de plus. 

– Je n’ai pas vraiment voyagé, contrairement aux caravaniers, mais je sais qu’il y a une chose qui fascine toujours les visiteurs du Sud. Veux-tu que je te le montre? Si tu n’es pas impressionné, je te concéderai le point. 

Je plissai les yeux devant son air de défi. Comme je n’avais pas grand-chose à perdre, je lui fis une courbette exagérée et tendis la main pour qu’elle prenne les devants. Plutôt que de retourner sur ses pas, elle poursuivit vers l’extrémité du couloir jusqu’à arriver à une porte de service. Elle jeta un regard dans la cour et me fit signe de la suivre le long des baraques.  

La nuit était tombée pendant le souper et l’éclairage ne suffisait pas à repousser les ombres. Elle prit soin de rester loin des torches et de leur halo de lumière. Comme elle semblait sur le qui-vive, je chuchotai. 

– Pourquoi devons-nous être discrets? 

Elle me lança un regard espiègle par-dessus son épaule. 

– Parce qu’il y a toujours quelqu’un pour me demander quelque chose. 

Après avoir longé les remparts jusqu’à la partie nord, elle poussa un battant de bois renforci. La tour de guet était juste au-dessus de nous et bien éclairée. Les silhouettes des soldats étaient faciles à distinguer. Le ciel était libre de nuages et un fin croissant de lune projetait une lumière faiblarde. Sabaya suivit la direction de mon regard avant de tirer sur ma manche pour que je la suive. 

De l’autre côté du mur, une deuxième cour avait été aménagée en un énorme jardin.  Des statues de créatures mythiques ornaient le début d’un sentier. Quelques plates-bandes avaient été soigneusement entretenues, mais le reste semblait laissé en jachère. Un peu plus loin, un bouquet d’immenses arbres plongeait le reste de la cour dans l’obscurité. Je fronçai les sourcils devant cette frivolité. Le risque d’incendie aurait fait blêmir mon père, d’autant plus que ça complexifiait la défense des lieux. 

Des mouvements attirèrent mon attention sur le côté. Le long du rempart, des auges et des remises s’alignaient, semblables aux installations des écuries. Des hommes et des femmes s’affairaient à remplir des seaux et vider des brouettes. Certains portaient des habits de soldats, d’autres des simples vêtements de travail.  

Puis je vis la première créature au-dessus de nos têtes. 

Ses ailes étaient déployées pour lui permettre de planer au-dessus de la cour. La tête ressemblait à celle d’un chien de chasse et son pelage pâle faisait contrepoint sur la canopée, la lumière des torches du rempart lui donnant des reflets dorés. Avec quelques battements, elle ralentit sa descente et se posa devant une femme soldat. Cette dernière lui tapota l’encolure et l’entraîna vers un des seaux. À en juger par la stature de la femme, l’animal devait faire la même taille qu’un petit cheval de bataille. Ses pattes griffues avaient certainement la capacité d’étêter un homme adulte. 

Le bruissement de plusieurs battements d’ailes me fit relever les yeux et une dizaine d’autres créatures apparurent au-dessus de nous. Certaines étaient noires, presque invisibles sur le ciel nocturne, alors que d’autres arboraient toutes les teintes depuis le brun café jusqu’au jaune pâle de la bière. 

– Ils sont beaux, n’est-ce pas? 

Je me tournai vers Sabaya qui les regardait avec un sourire affectueux. Mon attention se porta sur les hautes branches des arbres avec un regard nouveau. J’en avais rarement vu de semblables. Leur écorce semblait filandreuse, avec un relief tout en longueur. Les racines formaient des vagues tout autour de leurs pieds, et les troncs s’élevaient plus haut que la tour principale du château. Les premières branches étaient bien au-dessus de la tête d’un homme à cheval et y grimper exigerait des cordages ou une échelle.  

– Les arbres, c’est là qu’ils nichent? 

Elle acquiesça et me fit signe de la suivre sur le sentier. Les palefreniers allaient et venaient tandis que chaque soldat prenait un animal en charge. Les bêtes se laissaient brosser et bichonner comme l’aurait fait un cheval. Avec la proximité, les interactions entre les animaux et leur dresseur étaient plus faciles à étudier. L’affection était visible dans le comportement joueur de certains chiens ailés et les soldats prenaient visiblement leur rôle au sérieux.  

– Les simargs de la ménagerie nichent dans le jardin, mais une colonie sauvage occupe les arbres aux pieds des montagnes.  

– Ils doivent poser problème pour les troupeaux des hameaux environnants. 

Elle secoua la tête. 

– Il ne pousse pas grand-chose dans cette région. Les faubourgs sous notre protection sont tous à l’ouest du château, le long de la route par laquelle vous êtes arrivés, et un peu plus au sud. Il y a bien une tour de guet dans cette direction, mais ce sont nos soldats qui y assurent une présence. 

Je calquai ma vitesse sur la sienne, satisfait d’observer les simargs et leurs cavaliers. Une brise m’apporta une odeur semblable à celle des chiens domestiques, mais avec une note fauve. 

– On m’a dit qu’il n’y a pas de simargs au Sud, reprit Sabaya. Ils ne vivent qu’au nord du détroit. 

– Je n’ai effectivement jamais rien vu de semblable. 

Son sourire illumina son visage et elle écarta les bras avec satisfaction. Un aboiement nous fit tourner vers les créatures. L’une d’elles s’agitait et refusait la main tendue d’un palefrenier. Sabaya soupira et porta les doigts à ses lèvres pour siffler. L’animal redressa la tête comme un chien l’aurait fait à l’appel de son maître. Ses ailes s’agitèrent sur son dos, mais il se dirigea vers nous au petit trot sans prendre son envol.  

Sa queue s’agita et son dos s’arrondit de plaisir. Il émit une sorte de ronflement avant de faire pleuvoir des coups de langue sur le visage de Sabaya. Elle s’exclama et le repoussa à deux mains, mais ses efforts semblaient manquer de vigueur. L’animal se tourna vers moi et prit une posture défensive. Je fléchis les genoux par réflexe, prêt à esquiver une charge, même si je doutais faire le poids devant la masse de la créature. Sabaya haussa les sourcils et me fit signe d’approcher.  

– Celui-ci s’appelle Nym. Il est plus têtu que méchant. Dis bonjour, lui demanda-t-elle. 

Le simarg s’assit sur son arrière-train et émit un « wouf » paresseux. La langue sortie, il avait l’air bien moins impressionnant. Je tendis la main et le laissai me renifler. Il fit un pas vers moi et inspecta la main tendue avant de remonter vers ma ceinture. Il inspira à quelques reprises et je sourcillai en repensant à la viande séchée dans ma pochette. J’en sortis un morceau sous le regard curieux de Nym. Ses oreilles se redressèrent à la vue de la nourriture et sa queue se mit à fouetter l’air. D’un mouvement de poignet, je lançai la viande séchée dans les airs et les mâchoires du chien claquèrent lorsqu’il l’attrapa. 

– Maintenant, tu ne pourras plus t’en débarrasser, dit Sabaya. Il va te pourchasser partout dès qu’il t’apercevra dans la cour. 

Je haussai les épaules tout en repoussant la truffe qui était revenue à la charge. Je ne pus m’empêcher de rire devant son expression implorante. Sabaya lui tapota le flanc. 

– Assez, Nym, sois poli. 

Le chien ailé se détourna à contrecœur pour aller donner un dernier coup de langue à Sabaya avant de s’éloigner au petit trot. Après quelques foulées, il étendit ses ailes et bondit pour prendre son envol. Je le suivis du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse entre les branches. 

– C’est incroyable. Et tu avais raison, je n’ai jamais rien vu de tel dans un château. 

Le sourire de Sabaya était celui d’une gamine et je le lui rendis. Mon regard se reporta sur les frondaisons. 

– Alors ils sont domestiqués? 

Elle se mit à marcher en suivant le sentier, prenant garde à rester parallèle aux remparts, dans le halo des torches. La plupart des soldats avaient terminé leur routine du soir et souhaitaient bonne nuit à leurs compagnons ailés. Un simarg prit son envol juste à côté de nous et le courant d’air produit par ses ailes secoua les robes de Sabaya. 

– La plupart. Nous avons une division de cavalerie à dos de simarg. 

Elle salua un des soldats de la main et il lui répondit d’un sourire chaleureux avant de ramasser son seau. Les possibilités étaient intrigantes, et ceux qui chevauchaient de telles créatures avaient toute mon admiration, mais je n’étais pas certain d’être assez brave pour faire une tentative de vol. 

– Quelle distance peuvent-ils parcourir? S’ils ne vont jamais au Sud, j’imagine qu’ils sont limités. 

Sabaya retroussa le nez avant de contourner un bosquet pour prendre le chemin du retour.  

– Ce ne sont pas des mammifères, mais des créatures magiques. Les archivistes pensent qu’ils sont liés aux gisements de pierres précieuses qu’on trouve au Nord. 

Un frisson me traversa à cette mention, car si les deux étaient liés, cela signifiait qu’un tel gisement se trouvait à proximité du château. Je pris une inspiration calculée et m’assurai de garder mes muscles détendus. 

– J’ai effectivement entendu parler des joyaux du Nord. 

– Assurément. 

Je fronçai les sourcils à son ton et elle agita une main en guise de réponse. 

– Je n’ai peut-être pas voyagé, mais je sais ce qu’on en dit. Ce sont les plus gros du continent. 

– C’est effectivement le mot qui court. Je suis d’ailleurs plutôt surpris, je m’attendais à en voir en exposition ou à l’honneur dans la grande salle. 

Elle secoua la tête et s’arrêta devant la porte qui menait vers la cour principale. 

– Ce ne sont pas des joyaux comme ceux qu’on utilise pour sertir les bijoux. Quoique certains soient montés en broche ou en collier. Comme les simargs, ils sont magiques de nature. On les traite différemment des pierres que vous trouvez au Sud. 

Je me contentai de répondre avec un hochement de tête. Il valait mieux qu’elle ne soupçonne pas l’ampleur de ma curiosité. Visiblement, elle était ouverte à discuter avec un étranger et j’aurais d’autres occasions de profiter de sa volubilité. Elle passa l’arche et je refermai la porte derrière nous.  

Dans la cour, les caravaniers avaient regagné leurs chariots et on les entendait se préparer pour la nuit. Plusieurs torchères sur pied avaient été allumées pour baliser le chemin. Sabaya me raccompagna en silence jusqu’au campement improvisé. 

– Je suis contente d’avoir pu te surprendre, … 

Comme elle cherchait visiblement mon nom, je lui fis une courbette faussement solennelle, ce qui la fit sourire. 

– Jonas. Merci pour la visite guidée. 

– Ce fut un plaisir, Jonas. Mais comme je te l’ai dit, ne laisse pas Tarinne te surprendre dans ses réserves. 

Elle tourna les talons avec un clin d’œil et prit la direction de la tour principale. Un domestique arriva au pas de course et l’apostropha pour lui demander de la suivre. Elle lui emboîta le pas avec un sourire. Ses paroles me revinrent, voulant que quelqu’un avait toujours affaire à elle. Je n’étais pas encore sûr du rôle qu’elle jouait au sein du château, mais je finirais bien par comprendre.