Un extrait du prélude de La Coureuse des grèves

Je suis ravie de vous présenter ce retour aux sources! Autant pour moi que pour mon personnage principal, Viviane Cormoran. Même si je lis plusieurs genres littéraires sans discrimination, j’ai une préférence marquée pour la fantasy urbaine. Certains personnages me trottaient dans la tête depuis des mois, alors quand la version intégrale de la série Windigo a rencontré un succès fulgurant, la décision coulait de source. J’allais revisiter cet univers!

Même s’il me reste encore beaucoup d’éléments à explorer du côté de Karl et Ellie, j’avais envie d’aborder de nouvelles légendes sous une perspective différente. Dans la série du Windigo, la Corriveau s’était positionnée comme une philanthrope, malgré son petit côté effrayant qui lui a valu le surnom de la Mangeuse d’âmes. J’ai eu envie d’explorer cet aspect et c’est ainsi que la Coureuse des grèves a fait irruption dans les projets de notre enchanteresse préférée.

Dans cette nouvellle saga, nous suivons Viviane Cormoran, une océanide curieuse et débrouillarde. Originaire du Québec, elle a passé les dernières années à vagabonder. Jusqu’à ce qu’un incident troublant l’oblige à se rendre à l’évidence : ses pouvoirs partent en vadrouille et elle doit retrouver les siens avant qu’il ne soit trop tard. Comme ses premières tentatives ont été infructueuses, elle décide de revenir dans sa région natale et créer les circonstances propices pour retrouver ses semblables. C’est ainsi qu’elle se retrouve à visiter une propriété à vendre à proximité du fleuve Saint-Laurent.

« Les eaux empoisonnées » est une nouvelle d’une soixantaine de pages qui se positionne comme un prélude à la série principale. Vous découvrirez comment elle a rencontré ses alliés et ses amis, et ce qui l’a poussée à accepter la proposition de la Corriveau.

Je vous laisse un petit extrait pour vous donner un avant-goût. Bonne lecture!


Trop absorbée par mes observations, je n’avais pas remarqué que la Corriveau et moi étions seules. Elle m’étudiait, les bras croisés. Je lançai un coup d’œil de chaque côté, pour vérifier que je ne bloquais pas sa vue sur un élément important.  

Non, pourtant. Je résistai à l’envie de me soustraire à son regard inquisiteur : certains prédateurs se délectaient de la fuite de leur proie. Je n’étais peut-être pas de taille, mais je n’allais certainement pas lui rendre la tâche plus facile. Je lui opposai un haussement de sourcil interrogateur. 

– Viviane Cormoran, dit-elle les yeux mi-clos. Est-ce ton véritable nom, ou alors un clin d’œil à tes cheveux? Noirs comme le plumage du cormoran. 

Je pinçai les lèvres d’agacement malgré moi. Mon apparence avait longtemps été une malédiction. Dès la première rencontre, les gens remarquaient toujours le contraste entre ma peau pâle et la teinte sombre de mes cheveux. Ajoutez à cela mes yeux verts comme la mousse, et j’étais difficile à oublier. Heureusement, les standards de beauté avaient beaucoup changé entre ma jeunesse et aujourd’hui, cent cinquante ans plus tard. La mode contemporaine permettait bien plus de latitudes pour passer inaperçue.  

D’autre part, mon interlocutrice n’avait rien à m’envier, avec sa haute stature et ses traits raffinés. Je mis les mains sur mes hanches, refusant de lui céder le terrain. 

– C’est un nom bien moins impressionnant que le tien, répliquai-je. 

Une lueur prédatrice passa dans son regard. Les poils se dressèrent tout le long de mon corps et une décharge d’adrénaline me traversa. Je crispai les mâchoires pour résister à l’envie de détaler. Avec une bonne inspiration, j’écartai les paumes en signe d’apaisement. 

– Si la propriété t’intéresse, je ne renchérirai pas. 

Elle plissa les lèvres, mais plutôt que de commenter ma réponse, elle posa une autre question :  

– Quel type de créature es-tu? 

Elle tendit les doigts vers moi, mais suspendit son geste avant de me toucher. 

– Je sens de l’eau? Une nymphe? 

Mon rythme cardiaque s’affola et je m’efforçai de rester immobile. En tant qu’enchanteresse, il allait de soi qu’elle perçoive ma magie innée. Rien d’anormal là. J’étais cependant tellement habituée à passer sous le radar, que mes instincts claironnaient comme la vigie d’un bateau marchand à la vue d’un navire pirate. Je lui offris un sourire crispé. 

– Une océanide, précisai-je. 

– Ah… d’où ton intérêt pour une propriété si près du fleuve, je suppose. 

Je haussai les épaules. La proximité avec un rivage représentait un attrait indéniable, puisque mes pouvoirs y seraient le plus efficaces, que ce soit pour me protéger, me défendre ou prospérer. À cette hauteur, le fleuve se composait d’eau douce, mais elle devenait salée à une quinzaine de kilomètres vers l’est, ce qui avait propulsé le manoir en tête de liste dans mes recherches. L’agente immobilière revint vers nous à ce moment et m’épargna de lui répondre.  

– J’ai trouvé la clé pour le sous-sol! En fait, il s’agit plutôt d’une cave, car l’aménagement est sommaire; plus qu’un vide sanitaire, mais pas assez grand pour y mettre autre chose que les appareils. Le chauffage est un peu vieillot… 

Elle était déjà repartie sur sa présentation et je la suivis d’une pièce à l’autre avec docilité. Le craquement des planches accompagnait les pas des deux autres femmes. La Corriveau arpentait les lieux pour se poster aux différentes fenêtres, sans jamais donner de réaction au discours incessant de l’agente. J’étais presque désolée pour cette dernière.  

Arrivée à l’arche qui menait à la cuisine, Nathalie trébucha. Ses bras battirent l’air et elle allait de toute évidence s’étaler de tout son long. La Corriveau la rattrapa de justesse et la remit sur pied. Nathalie souffla à quelques reprises, s’éventant le visage d’une main. Elle remercia sa salvatrice avec de grands yeux ronds. 

– Inutile de vous dire que le plancher est inégal, dit-elle sur un ton faussement badin. Des croix de Saint-André ont été ajoutées au sous-sol pour raffermir la structure, mais le temps a déjà fait son œuvre. 

Elle traversa la cuisine et poursuivit ses explications. La Corriveau me lança un regard, les sourcils froncés. Elle fit glisser ses doigts sur le bois de l’arche avant de secouer la tête. Avait-elle senti elle aussi l’étincelle d’énergie? Encore cette impression de décharge électrique. Comme si la maison essayait de s’en prendre à l’agente. Ce fut mon tour de secouer la tête. C’était tiré par les cheveux. 

Dans la cuisine, Nathalie avait ouvert le robinet à plein débit et nous vantait la rapidité d’action du chauffe-eau. Je la sentis avant même que la champlure crachote : une énorme bulle d’air remontait la conduite et s’apprêtait à asperger l’agente. Je bondis et mis une main sur la valve pour y envoyer ma magie. L’eau répondit à mon appel et la bulle d’air se dissipa avec une minuscule éclaboussure. Nathalie sourcilla avec perplexité à mon intervention et je lui offris un sourire candide. 

– Jolie robinetterie. 

Elle tripota son porte-document avec un hochement de tête hésitant. Son opinion de moi avait sûrement dégringolé, mais c’était le prix à payer pour une bonne action anonyme. Par-dessus son épaule, la Corriveau me fixait, les yeux plissés. Mon sourire se fana quelque peu et je m’éclaircis la gorge. 

– On parlait du sous-sol? 

L’agente s’égaya et nous invita à poursuivre la visite à l’étage du dessous. Les marches de l’escalier craquèrent à chaque pas de Nathalie alors que le passage de la Corriveau et le mien se firent en silence. Cette maison devenait de plus en plus intrigante.  

En bas, la finition était minimaliste et l’endroit servait principalement de débarras, comme le témoignaient les meubles entassés sous une couverture jaunie. Une porte menait vers la salle des machines avec la chaudière, un ensemble de laveuse-sécheuse et le chauffe-eau. Alors que Nathalie essayait de nous donner des informations sur chaque appareil, ceux-ci claquaient et vrombissaient, si bien qu’elle abandonna ses efforts et retourna dans la pièce voisine pour finir son énumération. 

Mon regard croisa celui de la Corriveau et j’y vis les mêmes interrogations que les miennes. La maison était sans conteste animée : non pas hantée, mais plutôt comme si elle possédait une volonté propre et qu’elle avait pris l’agente immobilière en grippe.  

Je suivis les deux femmes à l’étage du haut, mes pensées très loin des explications de l’agente. J’avais déjà vécu une expérience similaire, mais ça remontait à la période qui avait suivi mon départ de la région où j’avais grandi, entre L’Islet et Saint-Jean-Port-Joli, le long du fleuve Saint-Laurent. Des circonstances difficiles m’en avaient chassé et j’avais dérivé plusieurs jours pour être finalement recueillie par des Wolastoqiyik, « le peuple de la belle rivière », une nation autochtone dont le territoire bordait la rive sud du fleuve à la hauteur de ce qui est aujourd’hui Trois-Pistoles. 

Comme j’avais été mal à point à mon arrivée, leur guérisseuse avait passé de longues heures à mon chevet. Elle m’avait raconté l’histoire d’un wigwam1 qui avait pris vie à la suite de l’intervention de Glooscap. De prime abord, j’avais cru qu’il s’agissait d’un membre de la tribu, mais au fur et à mesure que ma compréhension de leur langue se raffinait, j’avais saisi qu’il était en fait un héros mythique, mais surtout un filou aux pouvoirs surnaturels. 

La maison longue avait eu la réputation de faire des caprices lorsque les membres de la famille ne répondaient pas à ses demandes : les feux de cuisson enfumaient toute l’habitation, ou bien le toit coulait juste au-dessus du lit du coupable.  

J’ignorais si Glooscap existait, et encore moins s’il pouvait vraiment accorder une conscience aux objets inanimés, mais je savais aussi que certains autochtones attribuaient une âme aux objets du quotidien, notamment à ceux qui jouaient un rôle important dans leur vie, comme la pipe ou les raquettes. Il n’était donc pas impossible que le manoir ait développé une volonté propre. 

Si c’était le cas, pourquoi s’acharnait-il à chasser l’agente immobilière?  

Une fois le tour de l’étage complété, Nathalie redescendit au rez-de-chaussée, l’écho de sa voix étouffé par la distance. La Corriveau me coupa le chemin. Malgré son sourire plaisant, je me figeai, sur le qui-vive, ma magie cherchant la source d’eau la plus proche. 

– Les océanides se font rares au Québec. Et pourtant. Avec le fleuve et le golfe du Saint-Laurent, ce n’est pas l’eau salée qui manque. Puis il y a ton nom. Viviane : c’est celui de la Dame du Lac. Sauf que ton accent est québécois pure laine; je doute que tu sois d’origine européenne. Et puis dans un lac, on retrouve de l’eau douce, mais ne nous enfargeons pas dans les détails. 

– Mesdames? nous parvint la voix de l’agente. Je vous laisse un peu de temps; venez me trouver dehors lorsque vous serez prête. 

La porte avant grinça sur ses gonds et le bois claqua pour signaler le départ de l’humaine. Mon regard revint sur la Corriveau. Un sourire carnassier étira le coin de ses lèvres. 

– Petite, ravissante, agile. Cheveux noirs et yeux verts. 

Mon mouvement de recul fut instinctif, alors que je m’apprêtais à encaisser une remarque venimeuse. Les femmes, qu’elles soient jolies ou laides, toléraient rarement la beauté naturelle d’une autre. Selon mon expérience, elles étaient plus promptes à la diffamer qu’à l’admirer. Aussi, fus-je surprise quand l’expression de l’enchanteresse s’éclaira. 

– La Coureuse des grèves. 

Je restai interdite. Ce nom n’avait pas été prononcé en ma présence depuis un demi-siècle. 

Publié par Mélanie

Mélanie Dufresne est une auteur émergente de science-fiction et de fantastique. habite à Québec avec son conjoint et ses deux enfants. Entre la vie de famille et le travail, elle aime bien lire et faire de la randonnée.

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