Roulement de tambours! Voici enfin le moment de vous présenter le 3e et dernier tome de la série Phoenix. L’écriture de ce roman aura été assez ardue. Je ne vous cacherai pas que le 1er tome était un peu trop près de la romance pour certains de mes lecteurs habituels, tandis que le 2e tome jouait sur l’intrigue politique plutôt que l’action et le mystère. Les commentaires ont vite fait de jouer sur mon moral, et j’ai dû lutter contre mes doutes pour terminer cette histoire.
Sans compter qu’en parallèle, ma vie de famille a connu quelques bouleversements, avec des diagnostics médicaux, des changements d’emploi et autres petits tracas du quotidien. Par chance, ma directrice littéraire et bonne amie Nathy a su m’apporter le soutien nécessaire, et nous avons poli ce joyau brut pour en faire le bijou que je vous propose aujourd’hui.
Dans ce roman, j’ai voulu regrouper tous les personnages présentés depuis le début de cette aventure, ceux qu’on aime aussi bien que ceux qu’on déteste. J’ai voulu visiter chaque caste et ses particularités, car c’est une composante importante de la cour du Roi-Mage, que Kate n’a pas nécessairement eu la chance d’explorer dans le tome précédent.
Enfin, Kate et Jörmun devront redéfinir leur relation, leurs rêves et leurs espoirs, car le cœur n’a que faire des prophéties, des obligations et des rébellions. Kate n’a plus besoin de la protection du dragon, et ce sera à son tour de sauver l’autre. Ou du moins, d’essayer.
Cette finale est à la hauteur de mes attentes et sera, je l’espère, à la hauteur des vôtres. C’est aussi une étape importante dans l’univers du Windigo, ce qui m’a d’ailleurs permis de regrouper mes 3 héroïnes pour votre plus grand plaisir et le mien.
Environ 6 mois se sont écoulés depuis la fuite de Kate du Palais des Illusions à la fin du tome 2 Les chaînes du dragon. Même si elle est sans nouvelle de Jörmun, Kate continue de travailler sans relâche à son plan de libération des sorcières.
Jusqu’à ce que Finn l’informe que la situation s’est détériorée au point où Kate est la dernière chance de sauver Jörmun d’une mort imminente.
Notre petit Phoenix devra s’armer de courage et s’entourer d’alliés, car c’est toute la communauté surnaturelle qui est en danger.
Voici un extrait du tome 3 Les cendres du dragon.
Environ une heure plus tard, j’entendis du mouvement en bas, et j’en profitai pour me lever. Kevin me suivit et zigzagua entre mes jambes. Je me rattrapai de justesse et l’admonestai :
— Si je meurs avant d’arriver à la cuisine, tu n’auras rien à manger.
— Si notre dernier espoir se casse la nuque en dévalant les escaliers, je ne donne pas cher de ta peau, wasserspeier, le menaça Finn.
Kevin miaula d’indignation, sauta sur le comptoir puis sur le frigo. Il se coucha en boule, les pattes sous lui, et nous étudia, les yeux mi-clos. Je sortis un filet de saumon et l’enfournai. Le poisson ferait l’affaire d’ici à ce que je trouve une nourriture plus appropriée pour Kevin. Quoique de mémoire, il chassait aussi bien que ses cousins les chats ; il faudrait simplement attendre au soir, car son apparence diurne n’avait rien à voir avec les chats de maison.
Le ventre de Finn gargouilla et il m’offrit une grimace d’excuse.
— Une marche dans les ombres d’aussi loin suivie d’une guérison magique, je crois que mon corps réclame le plein d’énergie.
— Je pourrais nous faire un petit déjeuner à la québécoise.
Finn sourit et me proposa son aide. Seule, j’avais rarement la motivation de me faire des repas plus copieux, mais Finn agaçait souvent Kassim au castello en lui reprochant qu’un cornetto ne suffisait pas à nourrir un soldat. Je commençai à sortir le nécessaire, et les yeux du Fae s’arrondirent : œufs, bacon, pommes de terre rissolées, pain grillé, fromage, café. Et pour tartiner le pain grillé, je sortis du creton et du beurre d’érable.
Je venais de mettre la touche finale à nos assiettes lorsqu’on frappa à la porte. J’échangeai un regard avec Finn et il se plaqua d’un côté du mur, armé d’un couteau. J’invoquai le feu dans ma paume gauche et ouvris la porte de l’autre main. Je soupirai en reconnaissant Simone et j’envoyai un signe discret à Finn. J’aurais peut-être pris un plaisir malsain à voir la matriarche se défendre contre le Fae, mais l’appel de la nourriture était plus fort. J’ouvris la porte toute grande et m’efforçai de sourire.
— Bonjour, Simone. Je ne t’attendais pas ce matin.
— Je sais, je m’en excuse. C’est que je n’ai pas trop aimé comment nous avons laissé les choses hier.
La branche d’olivier semblait sincère, mais ses paroles suivantes m’arrachèrent un soupir :
— Je suis désolée que tu ne voies pas les choses de la même manière que moi. Tu ne peux pas me reprocher d’avoir ton meilleur intérêt à cœur.
Je me pinçai l’arête du nez. Ses excuses n’en étaient pas, et la pelletée de culpabilité qu’elle rejetait sur moi n’avait rien de sain. Cet acte apparent de réconciliation s’intriquait avec tellement de motivations cachées que je ne pouvais pas l’accepter. À ce moment, Simone remarqua le repas sur la table et la présence de Finn. Sa bouche s’arrondit et elle me dévisagea.
— Je n’avais pas réalisé que tu avais de la visite, s’empourpra-t-elle.
Je lançai un coup d’œil à Finn qui toisait Simone. Son expression me rappelait celle d’un chat qui vient de voir la porte de la cage du canari restée entrouverte. Une curiosité perverse m’incita à reculer d’un pas.
— Nous nous apprêtions à manger. Veux-tu un café ?
Elle se raidit, les yeux écarquillés, en proie à cette méfiance innée de nos semblables envers toutes autres créatures surnaturelles. En cet instant plus que jamais, j’étais consciente des changements survenus chez moi après une année complète passée loin du coven, de cette mentalité de clocher, et du contrôle maladif exercé par Simone.
— C’est un allié, il sait ce qu’il y a à savoir, la rassurai-je.
Elle se mordit la lèvre, puis accepta l’invitation et se dirigea vers la table avec un regard circonspect pour Finn. À son passage, Kevin lâcha un grondement sourd, toujours depuis son poste d’observation sur le frigo. Simone fronça les sourcils, mais ne repéra pas la source du bruit. Je pinçai les lèvres pour masquer mon amusement ; la matriarche ne gagnerait pas de concours de popularité ici ce matin. Je lui versai un café en faisant les présentations :
— Simone, voici Finn, un des Faes les plus redoutables d’Europe.
Il inclina la tête, stoïque. J’aurais peut-être dû le présenter comme le capitaine du dragon Terreur, mais je trouvais le terrain glissant compte tenu de la situation au castello. Je tendis la main vers la sorcière :
— Finn, voici Simone, la matriarche du coven dans lequel j’ai grandi.
— Ton coven, celui auquel tu appartiens toujours, insista-t-elle.
Je pris une bouchée de bacon pour éviter un débat stérile. J’admirais tout de même la rapidité avec laquelle elle avait retrouvé son aplomb. Simone battit des cils et se tourna vers Finn.
— Étiez-vous à la rencontre des Clans hier ?
Finn arqua un sourcil, et je roulai des yeux.
— Alors voilà la véritable raison de ta visite. Tu n’as pas voulu participer à la rencontre au manoir Cormoran, mais tu viens aux nouvelles.
Simone s’empourpra, et Finn dissimula son sourire derrière sa tasse.
— J’étais inquiète pour toi. Le projet te tient à cœur…
— Mais ça ne suffit pas pour que tu m’épaules.
— …et j’étais curieuse d’entendre la réaction des Clans.
— Tu l’aurais entendue de vive voix si tu avais accepté l’invitation.
Je croisai les bras et fusillai Simone du regard. Finn avala sa bouchée et répondit à la question originale de Simone.
— Non, ma présence n’est pas liée à la rencontre d’hier, quoique, si on creuse un peu, on serait certainement capable de tracer un lien entre les deux, Fräulein Simone.
— « Touttt est dans touttt », murmurai-je avec un sourire en coin.
Simone fronça les sourcils, troublée par ma référence musicale – ou était-ce par le flegme de Finn ?
— Tu n’es pas obligée de m’en parler si tu ne le veux pas, mais comment suis-je censée t’aider si tu ne me dis rien ?
Un peu de chantage, génial. Je gardai les yeux sur mon assiette et piquai une pomme de terre avec un peu trop de force. Simone détourna la tête, la main sur la bouche. Dans cinq secondes, elle jouerait les martyrs. Je ne lui donnerais pas cette chance :
— Ton absence a été remarquée. Le manque de soutien des matriarches en général a été soulevé. Heureusement, ça n’a pas été un frein aux discussions. Les Clans ont accepté un cessez-le-feu. La nouvelle devrait circuler bientôt, et les sorcières qui le voudront pourront me contacter pour obtenir leur artéfact anti-incendie.
La surprise passa sur les traits de Finn, et je réalisai qu’il n’avait peut-être pas été mis au fait de mes dernières découvertes juste avant mon départ du Palais des Illusions. Je sortis un de mes quartz enchantés et le lui tendit.
— Incroyable, dit-il en étudiant la pierre. Mais il te faudrait un surnom plus accrocheur. « Artéfact anti-incendie », c’est trop long.
— Capto-feu ? Stabilisa-flamme ?
— Je pensais à quelque chose de plus romantique. Cendremys en Fae signifie cœur de cendre. Quoique le Général apprécierait peut-être une version nordique comme ashhjarta.
— Mais personne ne saura ce que c’est, on devrait plutôt choisir un mot qui parle de lui-même.
Simone s’éclaircit la gorge et je me redressai, comme un enfant pris en faute par son institutrice.
— Tu ne réalises pas le danger auquel tu t’exposes, m’admonesta-t-elle. Même sans savoir qui tu es, ce que tu es, plusieurs matriarches voudront t’annexer à leur coven – par la force si nécessaire. Certaines renégates pourraient décider de te siphonner, séduites par l’attrait du pouvoir immédiat plutôt que par la sécurité à long terme que tu proposes. Tu vas te causer plus de problèmes que tu ne vas en résoudre.
— Savez-vous ce qu’il est advenu de la dernière personne qui a tenté d’éliminer Kate ? demanda Finn sur le ton de la conversation. Une des membres de l’entourage du dragon Terreur a voulu retirer Kate de l’équation, en pensant qu’elle était le problème. Savez-vous comment s’est terminé ce… désaccord ?
— Finn, l’avertis-je avant de détourner la tête, les larmes aux yeux.
Je l’entendis soupirer et déposer sa tasse sur la table.
— Vous paradez vos inquiétudes pour le bien-être de Fräulein Kate, mais ce n’est qu’un écran de fumée. Vous craignez le changement, et plus vous vous accrochez à elle, plus vous dévoilez votre désespoir.
Simone se tourna vers moi et prit un ton presque mélodramatique.
— J’ai veillé sur toi pendant plus de vingt-cinq ans. Reproche-moi mes méthodes si tu veux, mais tu as toujours été en sécurité.
Je me figeai avec ma tasse à café au bord des lèvres. Je la redéposai avec lenteur pour ne pas la lui jeter au visage.
— Et comment qualifies-tu l’idée de m’envoyer à la Gare Viger pour planifier le meurtre du Windigo en même temps qu’un coup d’État chez les vampires ?
Simone blêmit, consciente que je venais de la piéger. Je redéposai ma tasse et me penchai vers elle.
— Ne me parle pas de sécurité. Le mot que tu cherches est la lâcheté, saupoudrée d’égoïsme. Tu m’as gardée dans l’ignorance toute ma vie, puis tu m’as utilisée à ta convenance. C’est ta propre étroitesse d’esprit qui a causé ma capture par Jörmun. Tu ne peux t’en vouloir qu’à toi-même s’il m’a ouvert les yeux. Aujourd’hui, je poursuis sur la voie que j’aurais toujours dû emprunter : celle qui mène au plus grand bien de toutes les sorcières – et pas seulement au tien avec tes petites ambitions malsaines.
Finn leva sa tasse en un toast silencieux. Simone recula brusquement et sa chaise racla le sol.
— Ne viens pas pleurer sur mon épaule lorsque tu essuieras attaque sur attaque de la part des autres covens.
— Qu’ils essaient, ils découvriront à leurs dépens qui est le Phœnix réincarné, répondis-je les dents serrées.
Simone tourna les talons et Finn la suivit du regard.
— Tu devrais abandonner les sorcières à leur sort, me dit-il. Le dragon te sera bien plus reconnaissant de ton aide que ces vieilles femmes aigries.
Simone se figea, la main sur la poignée de porte.
— Je ne peux pas me rendre au Palais des Illusions sans un plan solide, lui répondis-je.
Simone fit volteface avec une mine horrifiée.
— Tu ne peux pas y retourner. Je te l’interdis !
— Je te demande pardon ?
— Ton allégeance est à tes semblables ! Oublie les mages, et ce… maudit dragon !
— Je devrais oublier les gens qui m’ont aidée à reprendre le contrôle de ma vie, à apprivoiser ma véritable nature ? Selon toi, les liens du sang devraient passer en premier ?
Ce fut à mon tour de me lever dans un raclement discordant.
— Toute ma vie, tu m’as dicté ma conduite. Aujourd’hui, tu n’as plus ton mot à dire. Tu as perdu ce droit.
Simone s’étouffa dans sa propre salive, puis elle se redressa avec une expression hautaine.
— Si ta mère avait encore toute sa tête, elle pleurerait de t’entendre parler ainsi.
Ses paroles me firent l’effet d’un coup de poignard dans le cœur. Simone avait connu Claire alors qu’elle avait toutes ses facultés, et je n’aurais peut-être jamais ce privilège. Une vague de colère remplaça la douleur presque aussitôt. Comment Simone osait-elle utiliser ma mère pour me manipuler ? Je la toisai et martelai chaque mot :
— Je te suis reconnaissante de prendre soin de Claire. Mais, en réalité, elle et moi sommes des étrangères.
Simone pinça les lèvres, feignant d’être indignée par ma riposte. Je pris une bonne inspiration et adoptai un ton plus posé :
— Un jour, je trouverai le moyen de libérer son esprit. Mais ce n’est pas en me cachant derrière le coven que je débloquerai mes pleins pouvoirs.
— Se cacher…
Je levai une main pour l’interrompre, puis je désignai la sortie.
— Soit tu m’épaules dans mes projets, soit tu me laisses le champ libre. Je ne tolérerai rien d’autre.
Simone partit sans un mot.
De retour à la table, je fixai le fond de ma tasse.
— Ah, la famille, dit Finn. Impossible de vivre avec, mais impossible de vivre sans elle.
Je retroussai le nez à cette variante de la célèbre expression sexiste.
— Il ne me reste plus qu’à lui prouver qu’elle a tort.