Sentez-vous cette odeur? C’est celle de la fin! La ligne d’arrivée est en vue : La cascade déchaînée, le 5e et dernier tome de La Coureuse des grèves, sort le 11 juillet 2024. Vous y trouverez toutes réponses à vos questions, le voile sera levé sur les mystères en suspens, Viviane trouvera enfin ce qu’elle cherche, et même plus!
Depuis près de 900 pages, nous suivons Viviane dans ses aventures, au fil des sabotages, des disparitions, des meurtres et des intrigues politiques. Sa route a croisé celles de nombreuses créatures folkloriques (et ce tome 5 ne fera pas exception!). Elle n’a peut-être rencontré aucune océanide, mais elle connait dorénavant sa véritable nature et elle se l’approprie un peu plus chaque jour. Ajoutons à celà un entourage aimant et dévoué. Le manoir Cormoran est véritablement un phare dans la nuit pour les créatures surnaturelles.
Cette enquête-ci m’a prise par surprise; l’identité de la victime s’est imposée, mais ce n’était pas du tout planifié. Bien sûr, le sorcier Gamache est mêlé à cette sordide histoire, mais cette fois, il ne s’agit pas que d’identifier et d’appréhender le coupable : l’équilibre de toute la communauté surnaturelle est menacé par ce crime. Viviane et Zacharie devront se relever les manches pour garder la tête hors de l’eau et sortir vainqueurs de cet ultime affrontement.
Je vous invite à plonger tête la première dans cet ultime opus de la série La Coureuse des grèves avec un petit extrait. Bonne lecture!
Des cadavres jalonnaient le comptoir de la cuisine, témoins silencieux de la soirée précédente. Des cadavres de bouteilles de vin, évidemment. J’en ramassai deux et les déposai avec le reste du recyclage. Les bouteilles suivantes tintèrent en s’entrechoquant et je grimaçai à l’idée de réveiller tout le monde. Mes quatre invités dormaient à l’étage, et j’avais encore besoin d’un moment de solitude avant d’être prête à faire face à leur présence tumultueuse. Je passai un torchon sur le comptoir enfin libéré. L’odeur citronnée du détergent remplaça celles des excès de la veille.
À la suggestion de Jérôme, un kelpie et mon nouveau conseiller en relations surnaturelles, j’avais invité les quatre monstres lacustres de la région à séjourner au manoir. Je m’étais bien gardée de leur expliquer l’objectif – même si aucun d’entre eux n’était dupe – et je les avais obligés à participer à une table ronde pour réfléchir à certains enjeux.
Au cours de la dernière année, mes pouvoirs d’enchanteresse s’étaient épanouis. Au départ, j’avais refusé de les accepter, et mon entêtement avait failli me coûter ma santé mentale et physique. L’information sur ma véritable nature n’avait pas tardé à se répandre, et les monstres lacustres avaient profité de chaque occasion pour m’inciter à prendre le rôle de défenderesse des créatures aquatiques. Après plusieurs mois d’hésitations et de réflexions, j’avais fini par admettre que je ne ferais jamais une bonne porte-parole. Cependant, je ne pouvais pas rester de glace tandis que des créatures vulnérables souffraient, surtout si j’avais le pouvoir d’améliorer leur sort. J’avais passé les cent dernières années à me cacher, à vivre telle une nomade, à me déplacer dès que les problèmes se profilaient à l’horizon. Jusqu’à ce que les problèmes me rattrapent et me sautent au visage, littéralement. Ma quête de réponses avait duré près de trois ans, et j’en étais enfin arrivée à la conclusion qu’on ne pouvait pas se cacher de nos problèmes. En même temps, je refusais d’être prisonnière de mes peurs. Ce qui nous amenait au rôle de protectrice que je jouais dorénavant.
Après une énième relance de Memphré me demandant de m’impliquer personnellement auprès des créatures aquatiques, Jérôme avait suggéré de leur renvoyer la balle. Cette idée avait fait son chemin, et c’est ainsi que je m’étais retrouvée à boire beaucoup trop de vin avec Memphré, Champi, Ponik et Cassie.
La veille, après un peu de théâtre de la part des monstres lacustres (il fallait bien s’insurger lorsque la personne qu’on pense manipuler nous manipule en retour), j’avais réussi à orienter les discussions et à obtenir des concessions de toutes les parties présentes. Plutôt que de m’informer de tous les soucis des créatures aquatiques du territoire dans l’espoir que je m’en occupe, nous allions créer un réseau de collaboration, de manière à intervenir avec une efficacité optimisée : celui ou celle d’entre nous le plus près géographiquement du souci à traiter interviendrait en premier; si une enquête devait être menée, je serais appelée en renfort; Champi garderait un œil sur les ressortissants américains; Memphré gérerait la mise en place d’un réseau d’échanges avec les communautés isolées; tandis que Ponik s’engageait à accueillir les créatures orphelines à Pohénégamook et dans les environs.
Le plancher craqua lorsque Baka traversa le salon en direction de la cuisine, le dos arcbouté. Il étira ensuite ses pattes avant, le ventre au sol et l’arrière-train en l’air. Il bailla et dévoila une dentition modeste de félin domestique, mais le souvenir du sort funeste du raton laveur le mois dernier ne me quittait pas. Ce chat avait peut-être l’air inoffensif, mais il faut se méfier de l’eau qui dort. Sa queue frétilla une dernière fois, puis il se redressa et me rejoignit. Le Maine coon me gratifia d’un coup de tête sur les mollets avant de se frotter de tout son long contre moi.
– Bonjour, Votre Majesté. Bien dormi?
Il miaula, puis jeta un œil à son bol. Ses moustaches frémirent à la vue des croquettes, mais il s’en détourna, préférant sauter sur la bergère dans le coin de la pièce. Il s’y lova, les paupières mi-closes pour m’observer. J’avais presque terminé de remettre la cuisine en ordre.
– J’ai peur que tout ce vin ait influencé les discussions d’hier. Penses-tu que nos invités auront changé d’idée après une bonne nuit de sommeil?
Baka agita une oreille.
– Mmm, je m’en fais sûrement pour rien.
Un clignement d’yeux. Je lui tirai la langue.
– S’ils reviennent sur leur parole, je n’aurai qu’à les menacer de ton courroux.
Le soleil perça les nuages et baigna la bergère. Baka roula sur le dos et étira les pattes, révélant le pelage blanc crème de son ventre. On était loin de la divinité égyptienne qui s’était manifestée cet hiver pour protéger le manoir. Je ramassai les torchons sales pour les apporter à la buanderie au sous-sol. Il me faudrait cependant attendre que mes invités se lèvent pour lancer une machine. La distance entre l’étage et le sous-sol suffirait à étouffer les bruits, mais j’ignorais à quel point l’ouïe des monstres lacustres était sensible sous leur forme humaine.
Les marches craquèrent sous mon poids. Au pied de l’escalier, la salle des machines ronronnait d’un côté, et de l’autre s’alignaient des étagères avec mes réserves pour le manoir : produits d’entretien ménager, décorations saisonnières, réserve de papier de toilette, et ainsi de suite. Je sourcillai en voyant Zacharie agenouillé au centre de la pièce. Son pantalon moulait parfaitement ses fesses et je me laissai distraire quelques secondes par cette vue magnifique. Les manches de son t-shirt s’étiraient autour de ses biceps. Il ne devait pas son physique à un quelconque entraînement en salle; il le devait à son travail sur les chantiers, à ses temps libres passés dans sa forge ou à s’exercer avec des armes rustiques. Il releva la tête, sourcils froncés :
– Étais-tu en train de…
– Remettre la cuisine en ordre? suggérai-je avec un sourire ingénu.
Ma tentative d’humour manqua sa cible.
– As-tu utilisé ta magie? demanda-t-il. Ou interagi avec le manoir?
Aussitôt en alerte, mes sens s’ouvrirent pour prendre le pouls du manoir. Des lignes se dessinèrent dans mon esprit, traçant la charpente du bâtiment en contrepoint aux canalisations d’eau. Grâce à un système de distribution de chaleur à eau chaude, les tuyaux traversaient chaque pièce du manoir. La présence de mon élément naturel décuplait ma sensibilité et quelques secondes suffirent pour compléter mon tour d’horizon. Mes invités dormaient, et il en allait de même pour Fayette, le petit korrigan vivant dans les combles. Un courant d’air tiède balaya mon visage et la tuyauterie cliqueta. Zacharie leva les yeux avec suspicion.
– Qu’est-ce que le manoir te dit?
– Rien d’inhabituel. Pourquoi?
Il pointa une tache sombre au milieu du plancher. Sans mes facultés magiques, j’aurais déduit qu’il s’agissait d’un dégât d’eau, mais j’avais conscience de la moindre goutte dans un rayon de plusieurs centaines de mètres, et aucune canalisation n’était en faute.
– Quand je suis descendu, le plancher était sec. J’ai retiré le revêtement autour de l’entrée d’eau, et je n’ai rien trouvé d’inhabituel. Je me tourne, et voilà qu’il y a une flaque d’humidité. Sauf que ça ne correspond pas à l’emplacement des canalisations.
J’étudiai les marques de craie tracées par Zacharie. Plus d’un mètre séparait les canalisations de la tache. Dans tous les cas, rien ne justifiait cette fuite : nous avions décidé de remplacer une section de tuyaux de manière préventive. Les anciens propriétaires avaient effectué des mises aux normes quelques années plus tôt, mais pour une raison que nous ne nous expliquions pas, ils n’avaient pas touché aux derniers mètres de tuyaux qui menaient à l’arrivée d’eau principale. Avec le retour du printemps, Zacharie avait mis ce chantier en tête de liste de ses projets, et il devait s’y attaquer dès que nos invités partiraient.
– Je n’ai même pas commencé à casser le béton, déplora-t-il. J’espère que ce n’est pas une fissure dans les fondations.
– Ben l’aurait senti, et il nous l’aurait dit.
Je m’agenouillai et posai une main sur le béton. Une odeur légèrement salée m’effleura le nez, pas comme l’eau de mer, mais plutôt comme des larmes. Dans la pièce voisine, la chaudière exhala un long râle, et un parfum résineux me chatouilla le nez. L’appréhension se peignit sur le visage de Zacharie et il s’éloigna pour jeter un coup d’œil aux appareils. J’aurais pu le rassurer; les communications du manoir s’accompagnaient toujours d’un arôme de cèdre, qui me rappelait les coffres dans lesquels mon père avait conservé les fourrures et les tissus exotiques.
– Je ne sais pas si je m’habituerai un jour à tous ces bruits, dit-il en revenant vers moi.
La tuyauterie cliqueta, et j’eus la nette impression que le manoir se moquait de lui. Je secouai la tête devant son sens de l’humour douteux et l’invitai plutôt à m’expliquer la cause de cette curieuse flaque d’humidité. L’énergie du manoir fourmilla, s’aggloméra puis se dissipa. Je penchai la tête sur le côté et le manoir répéta cette étrange réponse. Je fermai les yeux pour approfondir notre contact. Le manoir grinça et craqua. Je cessai d’insister, de crainte qu’il ne me repousse. Mon énergie et la sienne différaient dans leur composition et leur manifestation. Comme l’avait déjà fait remarquer Ben, le manoir vibrait à l’unisson de la terre, tandis que je résonnais avec l’eau. En développant mes capacités d’enchanteresse, j’arrivais de plus en plus à interagir avec les autres éléments, mais je manquais encore de finesse, et pour rien au monde, je ne voulais brusquer le manoir.
– Est-ce que tu t’opposes au remplacement des tuyaux? demandai-je à voix haute.
Aucune réaction. Je fis une nouvelle tentative :
– Y a-t-il un problème avec les fondations?
Rien. Mon regard croisa celui de Zacharie et je haussai les épaules.
– Ça n’a peut-être aucun lien avec les travaux, avançai-je.
– Je vais casser le béton à cet endroit aussi, juste pour m’assurer qu’il n’y a pas d’anomalie.
En l’absence de réaction du manoir, j’acquiesçai. Une vibration dans ma poche détourna mon attention de ce curieux mystère. À la vue du nom de Marie-Josephte sur l’écran de mon smartphone, je m’empressai de répondre.
– Es-tu au manoir? demanda-t-elle sans préambule.
– Oui, les discussions avec les monstres lacustres se sont terminées aux petites heures, alors c’est un début de journée plutôt lent. Pourquoi?
– Donc tu n’es pas sortie ce matin?
Je fronçai les sourcils et Zacharie m’envoya un coup d’œil interrogateur.
– Non. J’aurais dû?
Je fouillai ma mémoire, mais je n’avais pris aucun autre engagement pour la journée. Entre mes invités et les travaux à faire, j’avais délégué le reste à Jérôme.
– Peux-tu venir me rejoindre? demanda Marie-Josephte. Je suis à quelques minutes du manoir.
Elle me donna une adresse à cinq cents mètres d’ici. Je clignai des yeux. Que faisait Marie-Josephte au manoir un dimanche matin? La propriété lui appartenant, ce n’était donc pas complètement inattendu, mais elle prenait toujours soin d’annoncer ses visites.
– Et renforce les cercles de protection avant de sortir.
Elle raccrocha sur cette inquiétante demande.